Invité Afrique

D.Gazard (Bénin): «Il faut un contrôle international des médicaments»

Audio 05:24
Professeur Dorothée Gazard, ex-ministre de la Santé du Bénin.
Professeur Dorothée Gazard, ex-ministre de la Santé du Bénin. afro.who.int/fr/

Journée spéciale «faux médicaments» sur RFI. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, les médicaments contrefaits représentent pas moins de 10 % des médicaments en circulation dans le monde et ils tuent directement ou indirectement un million de personnes dans le monde chaque année, notamment en Afrique. Le port de Cotonou au Bénin est l'une des portes d'entrée des faux médicaments. Comment mieux lutter contre le phénomène ? Dorothée Gazard, qui était encore il y a quelques semaines, ministre de la Santé au Bénin, est l'invitée de RFI.

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RFI : Depuis trois ans, l’Organisation mondiale des douanes mène de temps en temps des opérations de saisies de médicaments contrefaits en Afrique, lors de la dernière opération menée en juin 2014, 50% des médicaments interceptés l’ont été au Bénin. Comment vous expliquez ce chiffre ?

Dorothée Gazard : La lutte contre les médicaments contrefaits, c’est une lutte qui doit se mener localement, mais également sur le plan international. C’est ce que nous avons compris au Bénin. Nous avons initié en 2009, ce que nous appelons désormais l’appel de Cotonou, avec onze chefs d’Etat de la sous-région, aux côtés du président de Bénin, le docteur Boni Yayi, pour manifester la volonté politique de lutter contre les médicaments contrefaits. Mais après cela, il faut que chaque pays mette en place les structures qu’il faut pour lutter contre la prolifération de ce genre de médicaments. Nous, au ministère de la Santé du Bénin, nous avons un laboratoire qui s’occupe du contrôle de qualité des médicaments qui rentrent. Mais nous savons aussi que nos frontières sont poreuses. Alors, comment faire pour que les médicaments contrefaits ne passent pas nos frontières ?

Comment se fait-il que les contrôles de douaniers ne soient pas plus efficaces ?

Ce n’est pas aisé, je l’avoue. Il faut reconnaître que la douane doit tout faire pour que le médicament n’arrive pas sur le territoire. En nous organisant et en nous mettant tous ensemble, on pourrait arriver à bout de ce fléau.

Localement au Bénin, qu’est-ce qui est fait pour renforcer les contrôles douaniers ?

Au Bénin, nous avons la réglementation, mais vous voyez comment ça se passe ? Au Bénin, nous avons le ministère de l’Intérieur qui est concerné, le ministère des Finances qui est en charge des douanes qui est concerné, nous avons le ministère de la Justice. Toutes ces structures sont ensemble pour garantir la traçabilité du médicament qui entre dans notre pays. Mais jusque-là, je pense que nous peinons, nous peinons vraiment à gérer cet aspect là des faux médicaments.

Ou est-ce que le bât blesse, c’est un manque de volonté politique ? Ce sont des problèmes de coordination, c’est de la corruption ?

Pour être franche, c’est un peu de tout ça, mais il faut retenir surtout que nous ne produisons pas les médicaments en Afrique et les grosses firmes, qui sont des firmes qui ont de l’argent mettent tout en œuvre pour pénétrer les pays.

Vous trouvez qu’il n’y a pas suffisamment d’initiatives au niveau international ?

Exactement. Sur le plan international, il faut que l’on contrôle les médicaments. On ne peut pas incriminer les pauvres pays que nous sommes, nous ne pourrons pas faire ce contrôle si quelque part en amont, on ne veille pas à la fabrication de médicaments de qualité, que l’on déverse après sur nos pays. Parce qu’on sait très bien que nous ne pouvons pas assurer le contrôle, la pénétration sur le territoire.

Comment se fait-il qu’aujourd’hui encore à Cotonou, on puisse au vu et au su de tout le monde, acheter des médicaments contrefaits dans des pharmacies informelles sur le marché, comme on achète des kilos de tomates ?

Il existe bien des pharmacies informelles, mais heureusement qu’il y a des pharmacies formelles et nous continuons de délivrer des messages de sensibilisation pour que les populations sachent que le seul endroit où on peut avoir des médicaments de bonne qualité, ce sont les pharmacies qui sont installées réglementairement, qui ont l’autorisation du ministère de la Santé pour ouvrir leur officine, mais c’est une pieuvre, il faut que l’on puisse couper la tête quelque part.

Et pourquoi ne pas commencer par interdire ces ventes de médicaments à la sauvette, sur le marché de Cotonou ?

Nous l’avons fait et régulièrement, nous allons sur le marché de Cotonou, intercepter le produit que nous détruisons. On n’en parle pas suffisamment, mais ça se fait régulièrement. Mais comme je le dis, il y a la face visible de l’iceberg et la face invisible de l’iceberg.

Au Bénin, le prix du médicament est fixé par le gouvernement. Pourquoi ne pas baisser ces prix pour que la population soit incitée à s’approvisionner dans les pharmacies agréées, puisque vous savez que c’est en grande partie pour une question de coûts que les gens vont s’approvisionner à la sauvette ?

Je pense qu’il faut gérer le problème dans sa globalité. Pour fixer le prix du médicament, on tient compte de plusieurs paramètres, et à côté des médicaments, nous avons mis en place une politique de médicaments génériques que distribuent la centrale d’achat des médicaments essentiels dans notre pays. Lorsque nous aurons développé un régime d’assurance maladie dans notre pays, je pense que ça va constituer un frein également à la vente illicite des médicaments dans notre pays. Donc ce problème est intégré dans cette civilité financière et géographique des soins dans notre pays.

Quels sont les types de médicaments les plus touchés par la contrefaçon dans votre pays ?

Nous avons beaucoup de médicaments contrefaits contre le paludisme, contre la plupart des maladies transmissibles et, de tant en tant, contre les maladies non transmissibles, hypertensions, etc.

Est-ce que ça signifie que ce phénomène des faux médicaments risque de mettre en cause les progrès enregistrés contre la lutte les grandes pandémies ?

Je ne le remettrai pas complètement en cause, mais constitue un frein à l’avancée que nous avons connue dans notre pays.

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