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Maroc/Ben Barka: «c’est un crime d’Etat, on a droit à la vérité»

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Bachir Ben Barka, le fils de l'opposant marocain Mehdi Ben Barka pose avec le livre de son père «Ecrits politiques (1957-1965)».
Bachir Ben Barka, le fils de l'opposant marocain Mehdi Ben Barka pose avec le livre de son père «Ecrits politiques (1957-1965)». AFP PHOTO JEFF PACHOUD

Qui a tué Mehdi Ben Barka ? Et qu'est devenu son corps ? Cinquante ans jour pour jour après le kidnapping en plein Paris de l'opposant marocain, ces deux questions restent sans réponse. Et la raison d’État semble toujours entraver le travail des juges, en France comme au Maroc. Bachir Ben Barka, le fils de l'ancien ennemi n°1 du roi Hassan 2, préside aujourd'hui l'Institut Mehdi Ben Barka mémoire vivante. Il répond aux questions de RFI.

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RFI : Bachir Ben Barka, le 29 octobre 1965 votre père est kidnappé en plein Paris. Très vite, les policiers et les truands français qui l’ont enlevé sont identifiés. Mais sait-on aujourd’hui qui a été le vrai commanditaire de ce kidnapping ?

Bachir Ben Barka : Le commanditaire politique est au sommet du régime marocain. Donc le roi du Maroc ne peut pas être étranger à la décision politique.

Et du reste le ministre de l’Intérieur, le général Oufkir, sera condamnée par contumace deux ans plus tard par la justice française.

Absolument. Donc pour mettre en exécution ces décisions politiques le régime a eu recours à un service spécialisé de la répression politique, à savoir le CAB1, avec ses agents sur le terrain à Paris.

Ce qui s’est passé n’a rien eu que de vulgaire et de subalterne’, déclare alors le général de Gaulle. Sous-entendu : il n’y a pas de complice français de haut niveau. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Il a été démontré que cette affirmation était fausse. Les responsabilités françaises ne sont pas uniquement au niveau des lampistes comme l’a voulu présenter le général de Gaulle. Il y a toute la chaîne de responsabilité, aussi bien au niveau des services secrets français qu’au niveau du ministère de l’Intérieur français et de la police française. Le complot qui a abouti à l’enlèvement de mon père était connu. Aussi bien par les responsables du SDECE, que par certains services de la préfecture de Paris et du ministère de l’Intérieur. Alors tout cela n’est ni vulgaire ni subalterne.

Est-ce que le ministre français de l’Intérieur Roger Frey a pu participer à l’enlèvement de votre père ou pas ?

Je ne dis pas qu’il ait pu participer. Mais je dis qu’il était informé de ce qui se préparait. Et il n’a rien fait pour l’empêcher.

Et au-dessus de Roger Frey ?

Pour le président de Gaulle je suis catégorique. Il n’était pas au courant de ce qui se passait. Il devait recevoir mon père à Paris. Il était intéressé par cette action qui se menait au niveau du tiers-monde, la Tricontinentale : la Conférence des peuples des trois continents : Afrique-Asie-Amérique Latine, que préparait mon père. Ce mouvement du tiers-monde l’intéressait, au point qu’il allait recevoir Mehdi Ben Barka qui était le président du Comité préparatoire de cette conférence. Mais en parallèle il y a l’Elysée même, il y avait Foccart, et les réseaux Foccart qui eux combattaient cette Tricontinentale. Donc je ne serais pas étonné si les agents de sécurité Foccart suivaient la préparation d’enlèvement !

En janvier dernier, le juge français Cyril Pacaux a sollicité l’audition d’un ancien agent du Mossad, qui affirme que les services secrets israéliens ont aidé le Maroc à faire disparaître le corps de votre père.

Aussi paradoxal que ça puisse paraître, il y avait des liens très étroits entre le Mossad israélien et les services secrets marocains. Au point que les services secrets marocains enregistraient des réunions à huis-clos des chefs d’Etat arabes et donnaient les enregistrements au Mossad. Le Mossad a apporté une aide logistique aux services secrets marocains et bien sûr français, dans la disparition de mon père.
Alors jusqu’où va cette aide logistique ? Les derniers témoignages de 2014 précisent qu’ils auraient aidé à faire disparaître le corps de mon père dans de la chaux, en l’enterrant dans une forêt du côté de Saint-Germain, là où les familles des agents du Mossad allaient pique-niquer... Et c’est pour ça que le juge Paquaux demande à ce que cet ancien responsable des services secrets israéliens vienne témoigner. Mais aujourd’hui c’est sans réponse.

Selon certains témoignages, la tête de Mehdi Ben Barka a été présentée au Roi Hassan II à Rabat, avant d’être enterrée dans une prison de la capitale marocaine, le PF3. Est-ce que c’est crédible ?

Vous savez, avec certaines pratiques du régime marocain, beaucoup de choses sont possibles. La présentation de la tête je n’en sais rien. Toujours est-il que cette thèse fait partie de tout ce qu’on a pu entendre comme hypothèse sur le lieu où se trouvent les restes de mon père. Pour nous ce qui est important c’est qu’on ait des certitudes. Aujourd’hui, pour confirmer ou infirmer cette thèse de la tête enterrée dans un verger, dans un quartier résidentiel de Rabat, à cinquante mètres de l’ambassade des Etats-Unis, dans un lieu surélevé et entouré par de hauts murs pour qu’on ne puisse plus filmer ce qui est à l’intérieur : la seule [manière] d’infirmer ou de confirmer cette information, c’est d’aller creuser, d’aller faire des fouilles au PF3. Nous avons demandé que ces fouilles soient faites par l’intermédiaire des commissions rogatoires. Mais la justice marocaine a toujours refusé !

Vous parlez raison d’Etat. A la demande du Roi Mohammed VI, François Hollande a accepté cette année de signer un nouveau protocole d’entraide judiciaire entre la France et le Maroc, qui prévoit notamment que les plaintes déposées en France contre des ressortissants marocains seront désormais examinées prioritairement par le Maroc. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Je pense que c’est une décision scandaleuse. Et je ne suis pas le seul à le penser… Toutes les associations de droits humains ont unanimement dénoncé cette clause dans la nouvelle convention judiciaire franco-marocaine, en pensant que c’était un encouragement à l’impunité des services marocains en France. Alors je ne pense pas et je n’espère pas que notre dossier, qui lui bien sûr est antérieur à cette convention, soit touché. Mais ça complique le travail du juge Pacaux aujourd’hui, lorsqu’il aura besoin d’aller enquêter au Maroc et de demander au juge marocain d’exécuter les commissions rogatoires internationales que nous avons demandé de diligenter auprès des autorités marocaines.

Et par ailleurs, un certain nombre de pièces des services secrets français dont la justice française demande la dé-classification restent secrètes aujourd’hui.

Mais là aussi, c’est l’une des manifestations de la raison d’Etat que nous rencontrons depuis cinquante ans. C’est le blocage des documents qui peuvent nous aider à arriver à la vérité. Je ne sais pas ce qu’il y a dans ce document. Mais même lorsqu’un juge d’instruction, le juge Ramaël avec le président de la Commission Consultative du Secret de laDéfense Nationale se déplace avec des DGSE et saisit 400 pages de documents que le président de la Commission consultative estime utiles à l’action de la justice, cette même commission déjuge son président quelques jours après et bloque 300 des 400 pages, ne laissant que 100 pages sans aucun intérêt, souvent caviardées, toutes noircies, avec de temps en temps un mot par ci par là.
Donc c’est scandaleux qu’aujourd’hui encore, cinquante ans après, on ne puisse pas permettre à une famille de connaître la vérité. Il y a des questions qu’une famille se pose depuis cinquante ans : Qui sont les assassins de Mehdi Ben Barka ? Où est son corps ? Nous n’avons pas de lieu pour aller nous recueillir.
Mais il y a aussi des questions qui nous intéressent en tant que citoyens, d’un crime d’Etat. Et je crois que l’opinion publique – les opinions publiques, aussi bien marocaines que françaises – ont droit à cette vérité. 

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