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Mankeur Ndiaye, chef de la diplomatie sénégalaise, revient sur le sommet Inde-Afrique

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Mankeur Ndiaye, ministre sénégalais des Affaires étrangères et des Sénégalais de l'extérieur
Mankeur Ndiaye, ministre sénégalais des Affaires étrangères et des Sénégalais de l'extérieur diplomatie.gouv.sn

Le troisième sommet entre l'Inde et l'Afrique s'est tenu toute cette semaine à New Delhi, avec pour la première fois depuis la création de ce forum, la présence de représentants des 54 pays africains, dont 41 chefs d'Etat. Le Sénégal a, depuis l'époque du président Senghor et du Mouvement des non-alignés, entretenu des relations politiques proches avec l'Inde. Aujourd'hui, de nombreuses entreprises indiennes comme Tata dans l'automobile et Kirloskar dans l'agriculture en ont fait l'une de leurs principales bases régionales. Quelles ont été les avancées apportées par ce sommet ? Entretien avec Mankeur Ndiaye, ministre des Affaires étrangères et des Sénégalais de l'extérieur, avec notre envoyé spécial Tirthankar Chanda et notre correspondant Sébastien Farcis.

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RFI : Nous concluons donc ce troisième sommet du forum entre l’Inde et l’Afrique. Pour la première fois, les 54 pays africains étaient réunis. On parle maintenant d’une ligne de crédit exceptionnel de 10 milliards de dollars qui a été donc accordée sur les cinq ans à venir par l’Inde. Qu’est-ce qui intéresse le Sénégal dans ces lignes de crédit ?

Mankeur Ndiaye : L’agriculture qui va être le moteur de la croissance, au Sénégal comme en Afrique. L’Inde investit beaucoup dans le domaine de l’agriculture. Au Sénégal, nous avons avec l’Inde un projet d’autosuffisance à un riz d’un coût global de 162 millions de dollars. L’Inde a déjà financé la première phase de 62 millions de dollars, qui est en cours. Il nous reste les phases 2 et 3 qui tournent autour de 100 millions de dollars. C’est une question de sécurité nationale aussi. Notre pays ne peut plus continuer à dépendre de l’importation du riz en Asie. S’il y a aujourd’hui une crise en Asie ou une crise dans les pays d’importation, l’alimentation en riz au Sénégal est arrêtée avec les conséquences que vous savez. Donc, il faut que l’on soit autosuffisant, l’Inde aussi est un très grand producteur de riz. Deuxièmement, l’énergie : on ne peut pas industrialiser l’Afrique sans l’énergie. L’énergie, c’est important et l’Inde fait beaucoup. Par exemple, au Sénégal, nous avons avec l’Inde comme projet d’électrification rurale. Le financement est déjà acquis et le marché est en cours d’exécution d’un coût de 27 millions de dollars. Je donne l’exemple du Sénégal que je connais le plus. Mais c’est le cas pour d’autres pays africains. Le transport, extrêmement important le transport : infrastructures de manière globale, infrastructures routières, ferroviaires, aéroportuaires, portuaires. Le transport, l’Inde fournit au Sénégal des bus. Vous allez à Dakar et vous verrez que ces bus qui circulent viennent de l’Inde. Un autre domaine important la santé et la formation professionnelle.

Et pourtant avec les partenaires indiens, ça ne va pas toujours très bien. Il y a l’exemple de Mittal, ça s’est mal terminé. Il y a aussi Lifco. Vous attribuez ces échecs à quoi ? A une différence de culture ?

Peut-être. Mais je vais vous dire que dans tous les partenariats, il y a des réussites comme il y a des échecs ou des demi-échecs. Donc ce n’est pas le propre du partenariat avec l’Inde, c’est le cas dans d’autres partenariats. Vous avez parfois des problèmes de gestion. Nous, nous mettons l’accent sur ce qui réussit. Les échanges avec l’Inde, ils ont même doublé durant ces cinq dernières années entre l’Afrique et l’Inde, pour atteindre à peu près 72 milliards de dollars.

Et avec le Sénégal en particulier ?

Avec le Sénégal également, ça avance d’année en année. Ça avance. Vous avez cité l’exemple de Lifco, l’importation de phosphates. Le Sénégal était le principal fournisseur de l’Inde. Et il le demande. Le Premier ministre a offert de pouvoir former 50 000 étudiants africains en octroyant des bourses, en accueillant des Africains dans les centres de formation professionnelle en Inde et en développant également des centres de formation en Afrique. Et il y a un centre de formation également, indien au Sénégal. C’est important la formation professionnelle, surtout pour la jeunesse.

On sait que l’Inde forme des policiers et des militaires, des forces de maintien de la paix qui sont déployées en Afrique. Qu’est-ce que l’Inde peut apporter en termes de sécurité qui pourrait intéresser le Sénégal et l’Afrique en général ?

Son intelligence, son expérience parce que l’Inde a une expérience du terrorisme parce que l’Inde a été victime de beaucoup d’actes terroristes dans le passé. Et c’est important, l’Inde intervient également sur les terres d’opération en Afrique. L’Inde a un contingent au nord du Mali. Donc c’est important qu’on puisse travailler la main dans la main, sur les questions de sécurité globales, l’échange d’expériences, l’échange de renseignements, comment travailler ensemble pour mettre en mouvement la communauté internationale, comment travailler ensemble pour qu’aux Nations unies, la convention générale sur le terrorisme qui est en négociation puisse rapidement être finalisée et être signée.

En termes diplomatique, le Premier ministre indien Narendra Modi a beaucoup milité pour un siège permanent au Conseil de sécurité. Quelle est votre position par rapport à cela ? Est-ce que vous êtes prêt à soutenir l’Inde dans cette candidature ?

Nous sommes dans un groupe qui s’appelle le groupe africain qui a une position commune africaine qu’on appelle le « consensus d’Ezulwini », qui vous dit très simplement que l’Afrique, légitimement, revendique deux sièges de membres permanents et cinq sièges de membres non permanents au Conseil de sécurité, parce que l’Afrique est la seule région du monde à être absente du cercle restreint des membres permanents, ceux qu’on appelle les « P-Five » [Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Russie]. C’est injuste parce que 70% de l’ordre du jour du Conseil de sécurité portent sur les questions africaines. Et il n’y a aucune voix africaine décisive. C’est vrai, les membres permanents ont une voix parce qu’un membre permanent peut empêcher l’adoption d’une résolution. L’Inde est dans un autre groupe qu’on appelle le « G4 », comme le Brésil, l’Allemagne et le Japon, ceux qu’on appelle le « G4 » disent oui pour la réforme du Conseil de sécurité, oui pour l’élargissement dans les deux catégories. Nous sommes également pour l’élargissement des catégories : la catégorie des membres permanents comme la catégorie des membres non permanents. Mais l’Inde dit, nous ne tenons pas au droit de veto. Nous, nous tenons au droit de veto.

 

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