Invité Afrique

Oulimata Gueye: «L’Afrique est un laboratoire d’une autre modernité»

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Oulimata Gueye, journaliste, commissaire d'expositions et blogueuse (xamxam.org).
Oulimata Gueye, journaliste, commissaire d'expositions et blogueuse (xamxam.org). Oulimata Gueye

Cinéma, littérature, arts plastique... La science-fiction attire les artistes africains. Le film à gros budget «District 9» réalisé par le réalisateur d'origine sud-africaine Neill Blomkamp en 2009 n'est que la partie émergée de l'iceberg. Depuis une dizaine d'années, de plus en plus de créateurs du continent convoquent la SF pour imaginer le futur et offrir un regard neuf sur le présent à l'image du festival «African Futures» qui s'est tenu dans trois lieu (Lagos, Johannesburg et Nairobi) la semaine dernière. Que révèle cette tendance? Y-a-t-il une science fiction spécifiquement africaine? Oulimata Gueye, journaliste, commissaire d'expositions et blogueuse (xamxam.org) est l'invitée d'Anthony Lattier.

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RFI : En quoi peut-on parler d’un essor de la science-fiction africaine ?

Oulimata Gueye : Il me semble, d’après ce que j’observe, qu’il y a effectivement de plus en plus d’artistes, d’écrivains, de réalisateurs mais aussi de manifestations qui empruntent au genre de la science-fiction et qui, d’une manière un petit peu plus vaste, abordent cette grande question du futur.

Dans tous les genres : littérature, cinéma, arts plastiques ?

Oui. Ce qui me semble intéressant c’est qu’on peut prendre le travail d’une styliste sénégalaise comme Selly Raby Kane qui a intitulé sa collection de 2014 « Alien Cartoon » ou encore des films comme « Pumzi », de Wanuri Kahiu, réalisatrice kenyane qui sort un court-métrage en 2009. On peut également parler de littérature et d’arts plastiques. A partir du moment où on se tourne vers une discipline, je pense qu’on peut aller chercher une œuvre qui se revendique comme empruntant au genre de la science-fiction.

Qu’est-ce qui justifie le fait que l’on dise « science-fiction africaine » ? Qu’est-ce qui distingue cette science-fiction de celle plus classique, disons occidentale ?

Il me semble qu’il y a de plus en plus de productions qui empruntent à ce genre dans les formes telles qu’elles sont nées en Europe et aux Etats-Unis. Mais en même temps, ces artistes revendiquent de se servir de ce genre pour le muter, pour le transformer, pour aller chercher des préoccupations, des modes de fonctionnement ou encore des rapports au futur dans le passé. Et puis aussi peut-être, ils revendiquent de se servir d’une manière d’analyser un présent, de le re-contextualiser localement à l’échelle de leur environnement.

C’est en cela que l’on peut dire que c’est un spécifiquement africain. Vous citez notamment le fait que ces artistes réhabilitent les croyances, les savoirs occultes, les mythes fondateurs, en même temps qu’ils utilisent évidemment, les nouvelles technologies, etc... C’est cela ?

Oui, c’est cela. Il me semble qu’il y a une force dans ces productions qui sont une volonté de produire un genre nouveau qui emprunte effectivement autant aux technologies numériques qu’à des formes de savoirs scientifiques qui sont moins labellisés « scientifiques  » mais qui est un vrai savoir qui s’est diffusé et qui a sûrement été occulté, volontairement, pendant toute la période de la colonisation. C’est une revendication d’aller chercher, une revendication d’archéologie du passé et de réappropriation d’un rapport à la notion du futur.

A quoi ressemble le futur que s’inventent ces artistes ?

Il me semble que les productions artistiques qui empruntent le genre de la science-fiction écrivent ou racontent plutôt des histoires du présent. Le travail de Wanuri Kahiu, la réalisatrice kenyane qui a fait Pumzi, parle de notre rapport aux éléments naturels.
Elle a fait ce film en disant : « Mais c’est incroyable ! Je n’arrive pas à comprendre qu’on puisse maintenant prendre un bien commun qui est l’eau, le mettre dans une bouteille et le rendre comme un bien marchand ! ». Elle dénonce donc, justement, cette marchandisation du monde qui n’est pas propre à l’Afrique et qui nous concerne tous. Et par ailleurs, son message d’alerte est un message qui s’adresse à la totalité de la planète.

Cette réalisatrice dit aussi : « La science imaginaire, la fiction spéculative, ça a toujours existé finalement en Afrique et à travers les comtes, à travers les histoires ».

Oui, Wanuri Kahiu dit, effectivement, notre rapport aux sciences, à une prédiction ou encore à une projection du futur. Nous l’avons toujours utilisé comme un rapport d’être au monde. Nous avons toujours fait appel à ce qui était extra-terrestre pour comprendre notre monde, le monde dans lequel nous vivions.

Selon vous, cet essor de la science-fiction africaine est-il le signe que l’Afrique change, en quelque sorte ?

D’abord il est l’indicateur que l’Afrique, pour moi, est un continent jeune. Le futur, l’avenir et la projection restent encore la grande puissance de la jeunesse. Cette jeunesse aujourd’hui – urbaine, bien sûr – s’empare à bras-le-corps de l’usage des technologies numériques et elle en fait un outil de projection dont la science-fiction serait la traduction esthétique.

Et vous écrivez : « L’Occident a perdu le monopole du futur ; l’Afrique devient le laboratoire d’une autre modernité ». Merci Oulimata Gueye.
 

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