Invité Afrique

Alioune Sall: l’action contre le terrorisme «doit s’inscrire dans la durée»

Audio 05:33
Alioune Sall.
Alioune Sall. Guillaume Thibault/RFI

Le forum Paix et sécurité se termine ce soir à Dakar. Depuis hier, lundi 9 novembre, 800 personnes y participent. Experts, militaires, classe politique, chercheurs sont présents. L’idée de l’Etat sénégalais est d’organiser des échanges informels pour que les idées, les débats soient poussés, libérer la parole, sortir des clichés. Le chercheur Alioune Sall, directeur exécutif de l’Institut des futurs africains basé à Pretoria essaye justement de faire entendre, de proposer une autre vision que la vision purement militaire, sur l’impact du terrorisme en Afrique et les solutions pour le réduire. Il répond à Guillaume Thibault.

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RFI : On vous a entendu en salle plénière très critique avec ce qui est dit, notamment avec peut-être cette vision arriérée du terrorisme. Expliquez-nous.

Alioune Sall : Critique, je ne sais pas si je l’ai été. J’ai été, je dirais, plus nuancé en disant que j’avais été relativement déçu par la pauvreté de certains propos, notamment la vieille rengaine sur la porosité des frontières qui expliquerait la transnationalisation du terrorisme parce que les frontières sont poreuses. Elles le sont partout et ce n’est donc pas une spécificité africaine. J’ai trouvé que le discours sur le danger que représentait le terrorisme, et les nécessités de mener une lutte à mort contre ce phénomène, relevait quelque peu du vieux discours sur la lutte globale mondiale contre le terrorisme qui a fait florès à l’époque de Bush. Mais j’ai dit également que, en poussant presque un ouf de soulagement, j’étais quand même heureux d’entendre des responsables civils et militaires dire que la lutte contre le terrorisme devait être inscrite dans la durée, qu’il n’y avait pas de solution militaire, purement militaire à la lutte contre le terrorisme. J’ai dit que cela me paraissait être des réflexions qui allaient dans la bonne direction. L’action doit s’inscrire dans la durée. Il faut faire du temps son allié parce que les transformations structurelles, par lesquelles se définit le développement, demandent du temps, prendront du temps et il faut savoir se hâter lentement parce, autrement, nous sommes partis pour des victoires à la Pyrrhus. C’est le feu qui couve sous la braise.

Ça pour vous, c’est nouveau ?

C’est quelque chose que l’on entendait rarement dans des rencontres comme celle-ci où généralement les préoccupations sécuritaires prennent le dessus sur toute autre considération. Si nous voulons comprendre ce que l’on appelle le terrorisme, il faut bien comprendre le discours qui est produit. Les discours sur la guerre aujourd’hui présentent le terrorisme comme étant pratiquement quelque chose de totalement irrationnel, mené par des groupes dont la seule caractéristique serait la sauvagerie et la barbarie, et l’inhumanité, etc. Je pense que c’est un raisonnement, c’est un discours qui est sans doute commode pour les tenants du pouvoir parce qu’il justifie la mobilisation de ressources et de ressources quelquefois très importantes, mais je pense que c’est un discours bien insuffisant parce qu’il y a derrière ces groupes prétendument terroristes une autre lecture de la réalité. Et je suis de ceux qui pensent qu’on n’opposera pas au fondamentaliste religieux une réponse solide si tout ce que nous avons à dire, c’est que les marchés vont régler les problèmes du développement. C’est ce que j’appelle le fondamentalisme des marchés. Il me paraît tout aussi dangereux que le fondamentalisme religieux. Les jihadistes ont une lecture du monde. Pour eux, lorsque l’on parle de liberté d’entreprendre, ils comprennent la liberté pour les classes dominantes et aisées de continuer à exploiter les richesses qui se trouvent dans les pays du Sud. Les jihadistes comprennent le commerce comme une forme de guerre et disent que le commerce inégal tue des milliers de gens, exproprie des exploitations paysannes, condamne les gens à la migration, fait des réfugiés dans leur propre pays. Leur discours ne manque donc pas de pertinence, d’une certaine manière. Il ne justifie pas pour autant la barbarie dans les réponses qui sont données à ce qu’est une véritable crise du système capitaliste, que ce soit au niveau national ou au niveau mondial.

Vous allez justement sur ce terrain-là quand vous dites, un voisin peut appeler son voisin « terroriste ». Vous pensez que justement le dialogue doit être bien différent pour essayer de trouver des solutions ?

Il faut plutôt que de parler de lutte contre le terrorisme, avoir une ambition plus forte qui est celle de construire des sociétés de paix où le vivre ensemble est une réalité. On ne gagne pas une guerre avec une seule catégorie sociale. On gagne une guerre que si l’on est capable de mobiliser des fractions très larges de la société autour d’une ambition commune. Ce qui peut être mobilisateur, c’est de construire la paix et de la construire sur des bases durables. Qui ne veut pas de la paix ? Par contre, lutter contre le terrorisme quand on sait que Mandela avait été un terroriste et avait été déclaré comme tel, que les terroristes sont vus comme des martyrs ou comme des héros, je pense qu’il y a un véritable problème.

Il faudra à un moment ou à un autre dialoguer avec ces mouvements, même s’ils sont extrémistes ?

Il faut exclure du dialogue ceux qui veulent se montrer intolérants. Mais à l’exception de ceux-là qui font de l’intolérance leur marque de fabrique, je crois qu’il ne faut exclure personne du dialogue, et il faut aller même au-delà du dialogue. La tolérance n’est pas suffisante. Il faut arriver à créer des sociétés de paix. Ça me paraît être un projet beaucoup plus ambitieux, beaucoup plus difficile à réaliser, beaucoup plus mobilisateur, en tout cas beaucoup plus novateur que le discours habituel sur le terrorisme, dont le commensal, serait la criminalité transfrontalière, etc.

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