Invité Afrique

Michaëlle Jean: «Il faut agir sur les causes de ces exodes massifs»

Audio 05:31
Michaëlle Jean.
Michaëlle Jean. michaellejean.ca

Comment régler la question migratoire entre l’Afrique et l’Europe ? C’est l’enjeu du sommet de ce mercredi 11 novembre à La Valette, sur l’île de Malte. Michaëlle Jean, la secrétaire générale de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), y sera également. A l’âge de huit ans, elle-même a été une migrante, puisqu’elle a dû fuir Haïti pour le Canada. Au micro de Christophe Boisbouvier, elle s’exprime aussi sur le Burundi et le Congo Brazzaville.

Publicité

RFI : Trois millions de migrants pourraient arriver en Europe d’ici 2017, dit la Commission de Bruxelles. Parmi eux, de nombreux Africains. Du coup aujourd’hui à Malte, les chefs d’Etat et de gouvernement européens vont demander à leurs homologues africains de coopérer davantage au retour en Afrique des migrants économiques. Qu’est-ce que vous en pensez  ?

Michaëlle Jean : Je vous dirais qu’il est important de saluer tous les efforts déployés pour s’attaquer correctement à cette problématique dramatique de ces migrants, ces femmes, ces hommes poussés par le désespoir.

La vie d’un migrant, vous savez ce que c’est personnellement ?

Oui. Tout à fait. Je peux en témoigner parce que ma famille, comme des milliers d’autres familles, a dû fuir un régime dictatorial en Haïti et c’était vraiment une question de vie ou de mort. Mon propre père a été arrêté et torturé. Donc nous avons dû fuir et ce que cela représente que d’avoir à repartir à zéro, à se redonner des repères est quelque chose que l’on ne peut même pas imaginer. Donc rien n’est aussi louable que de pouvoir s’épanouir chez soi, de pouvoir aller ailleurs par choix, non pas par nécessité ou en situation d’extrême urgence.

Justement, à ce sommet de Malte, les Européens doivent proposer à leurs interlocuteurs africains un chèque de quelque 1,8 milliard d’euros pour les convaincre de signer des accords de réadmission des migrants économiques. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Ce que je dis, c’est qu’il ne faut pas oublier que l’espace francophone, c’est un espace où vous avez à la fois des pays de départ, des pays de transit, et des pays de destination, éventuellement d’accueil. Donc, c’est notre problème à tous. Il faut agir à la source même du problème. Il faut agir sur les causes de ces exodes massifs. Et nous, c’est aussi notre position, nous à l’OIF, qu’il est important de soutenir l’entreprenariat des jeunes et des femmes. Il faut absolument soutenir la très petite, la petite et la moyenne entreprise et industrie, [c’est] essentiel. Il faut réaliser les conditions qui permettent la création d’emplois.

Donc pour vous, ce chèque de quelque deux milliards d’euros de la part des Européens, c’est plutôt une bonne ou plutôt une mauvaise initiative ?

C’est une initiative que je qualifierais non seulement d’exemplaire, mais de solidaire.

Sur le Burundi, vous avez tiré la sonnette d’alarme. Samedi dernier [ le 7 novembre ], vous avez appelé la communauté internationale à prendre des mesures d’urgence pour arrêter le cycle de violences inacceptables. Pensez-vous, comme les Américains, que le gouvernement de Pierre Nkurunziza utilise une rhétorique incendiaire et dangereuse ?

Je dirais que ce qu’il y a de très inquiétant, c’est cette escalade de la violence. C’est cette situation qui a amené 200 000 personnes à fuir et à se réfugier dans les pays voisins. Cela est inacceptable de voir qu’aujourd’hui encore, le nombre de morts va en s’augmentant. Donc, nous, à l’Organisation internationale de la Francophonie, au conseil permanent, à la grande conférence ministérielle que nous avons tenue encore récemment, nous avons placé le Burundi sous observation. Cela veut dire que c’est déjà un avertissement très clair que quelque chose ne va pas. J’ai nommé un envoyé spécial qui est allé à deux reprises à Bujumbura. Il faut un dialogue, cette situation ne peut plus durer et il faut surtout zéro impunité parce qu’il faut identifier les responsables de ces crimes.

Quand vous entendez le président du Sénat burundais, [Révérien Ndikuriyo], menacer de « pulvériser » les quartiers contestataires de Bujumbura et menacer de demander aux policiers de « travailler ». Est-ce que vous craignez comme certains un génocide ?

Cette escalade dans les mots - on sait très bien ce qui se cache derrière certains mots -, ne peut qu’inquiéter. Cette espèce de rhétorique, parfois même qui pourrait verser dans une tension à caractère ethnique, cela est très inquiétant. Cette espèce d’inflation verbale n’est pas acceptable.

Ce lundi, au Conseil de sécurité des Nations unies, la France a proposé que des sanctions ciblées soient prévues contre les fauteurs de troubles. Mais la Russie, la Chine et les trois Africains du Conseil de sécurité (l’Angola, le Nigeria et le Tchad) s’y sont refusés en arguant du fait que c’était une question interne au Burundi. Quelle est votre position  ?

Je crois que dès lors que la situation a aussi des répercussions sur l’ensemble de la région, l’on réalise fort bien que ce n’est pas qu’une crise locale. Et je pense que, dès lors qu’une population est en danger, ce que l’on voit en ce moment, il est important de prendre des mesures. Un, pour faire pression, deux, pour s’assurer que les responsables soient identifiés et traduits en justice. Evidemment au Conseil de sécurité, il va de soi que nous, comme organisation internationale, nous recommandons fortement que la communauté internationale se mobilise.

A l’origine de la crise burundaise, il y a la volonté du président Nkurunziza de faire un troisième mandat. Qu’est-ce que vous pensez de tous ces chefs d’Etat qui modifient actuellement les règles du jeu pour effectuer un troisième mandat ?

Lorsque l’on fait la proposition de revisiter une Constitution, de modifier certaines règles, cela doit se faire par consultation large, publique, et de manière consensuelle et transparente. L’important, c’est que si modification il y a, cela se doit d’être dans l’intérêt supérieur de la Nation. Et toute autre finalité – l’intérêt d’un individu qui voudrait se maintenir au pouvoir -, soulève forcément certaines suspicions.

Et au Congo-Brazzaville, est-ce que le référendum constitutionnel s’est passé de façon consensuelle ?

Je dirais que, dès lors que, on l’a vu, il y a eu agitation, l’important est d’ouvrir des espaces de dialogue pour qu’on y réfléchisse le plus largement possible, et en toute transparence. Maintenant, la façon dont les choses ont été menées, le texte de réforme constitutionnelle a été déposé, donc on peut dire qu’il y a eu transparence. Maintenant ce qui est certainement désolant pour ce qui est d’un climat apaisé, c’est que moi je m’inquiète des situations de violence qui se sont produites sur le terrain. Je pense qu’il est nécessaire d’écouter et d’être très attentifs à ce qui se dit et comment tout le processus est reçu par l’ensemble de la population.

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail