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Algérie : «Hocine Aït Ahmed était un militant aguerri et expérimenté»

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Hocine Aït Ahmed en 1999.
Hocine Aït Ahmed en 1999. AFP PHOTO / STR

Aujourd'hui, vendredi 1er janvier, Hocine Aït Ahmed doit être enterré dans son village natal de Kabylie, à 160 km au sud-est d'Alger. Dernier survivant des neuf « fils de la Toussaint », les chefs qui ont déclenché la guerre d'Algérie contre la France le 1er novembre 1954, il avait rompu avec ses compagnons d'armes dès les premiers mois de l'indépendance pour devenir une figure emblématique de l'opposition, ce qui lui vaudra de passer une grande partie de sa vie en exil. Retour sur son parcours avec un de ses proches, Omar Benderra, consultant et Membre d'Algeria-Watch, association de défense des Droits de l'homme. 

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RFI : Comment Hocine Aït Ahmed devient-il l’un des neuf fils de la Toussaint et co-fondateur du FLN ?

Omar Benderra : En 1954, malgré son jeune âge, il doit avoir la trentaine, c’est un militant aguerri, expérimenté, depuis la moitié des années 40 où il est entré dans le Parti populaire algérien, le PPA, en tant que plus jeune membre de son comité central. Il a été assez vite coopté au bureau politique puis on lui avait confié des responsabilités stratégiques importantes puisqu’il était responsable de l’organisation secrète jusqu’en 1949, cette organisation qui va préfigurer l’aile militaire du FLN (Front de libération nationale), l’ALN (Armée de libération nationale). Donc il y a un homme, le 1er novembre 1954, qui a une vraie profondeur militante.

Quelles sont ces convictions principales à l’époque ?

Elles sont contenues dans l’appel du 1er novembre. Hocine Aït Ahmed est un homme de raison et de sagesse. Il est socialiste parce qu’il est pour un système de redistribution équitable. Il n’est pas un marxiste stalinien ou un communiste. C’est quelqu’un qui serait un social libéral, voyez-vous, avant l’heure, mais il y avait une grande dimension humaniste dans sa démarche. C’était un homme de progrès qui avait très tôt compris la nécessité de secouer la gangue d’archaïsme et de patriarcat, mais aussi d’un analphabétisme qui écrasait la société algérienne. C’était un féministe avant la lettre, c’était vraiment un homme d’ouverture, un homme de progrès.

Il est également rapidement responsable de la diplomatie du FLN si l’on peut dire ?

Il en est un peu le père fondateur. Très précisément, cette dimension internationale, il va commencer à l’acquérir quand il se rend dès 1952 au Caire. Et puis, il va être un des impulseurs, si j’ose dire, de la conférence de Bandung en 1955, qui va voir naitre le mouvement des non-alignés. Et il va activer de manière extrêmement intense pour la reconnaissance de la question algérienne et sortir la problématique de la guerre d’Algérie du giron français, pour le porter sur les fronts internationaux et notamment devant les Nations unies.

Arrêté par l’armée française, il est emprisonné jusqu’en 1962, mais très vite, dans les premiers mois de l’indépendance, il s’oppose à ses anciens compagnons d’armes, pourquoi ?

Hocine Aït Ahmed est démocrate, c’est un homme qui respecte profondément le peuple et la société qui l’a vu naitre et grandir. Donc, il est extrêmement mal à l’aise face aux autoritaristes et aux dictateurs et à toute cette culture du parti unique, de la pensée unique, très influencée par une sorte de proto-communisme stalinien. Là, il va se rebeller contre eux, il ne va pas accepter l’autoritarisme et la dictature militaire. Il estime que le peuple doit être souverain, que la justice doit être souveraine et que l’Etat ne peut se construire que sur la base de la liberté et il ne va jamais déroger de ses principes.

En 1963, il fonde donc le FFS (Front des forces socialistes), il va organiser l’insurrection kabyle qui dénonce l’autoritarisme de Ahmed Ben Bella et de Houari Boumédiène. Est-ce qu’en plus de sa vision pour le pays tout entier, il a des revendications spécifiques pour sa région de naissance, la Kabylie ?

Pas vraiment. Cette insurrection armée qui est déclenchée en Kabylie l’est tout simplement parce que, là-bas, il a une base, c’est une affaire d’opportunité. Autant il était très attaché à sa culture d’origine, autant il était attaché à sa langue, autant Aït Ahmed était un militant national. Lui, il concevait l’Algérie comme une pluralité, il était loin de cet unanimisme mono-partisan, mono-linguiste, que la dictature va tenter d’imposer jusque tard dans les années 80, donc il n’est pas du tout dans la revendication localiste ou particulariste, c’est un militant national algérien. Donc la question berbère va faire partie de toute la problématique des libertés publiques et de la diversité algérienne, elle ne sera jamais exclue d’une vision intégraliste de l’Algérie.

En 1991, avec la victoire du FIS (Front islamique du salut) aux élections législatives puis le coup d’Etat qui va s’ensuivre en 1992, quelle est la position Aït Ahmed ?

La position Aït Ahmed c’est contre le coup d’Etat, contre l’interruption du processus démocratique. Ce parti légal a gagné les élections. A quel titre devrions-nous considérer qu’un processus électoral est mauvais quand ce sont des gens que nous n’apprécions pas qui le remportent ? Donc, il faut être cohérent, d’autant qu’en procédant de la sorte, on a donné à la violence des années 90 une légitimité incontestable. Il y a un coup d’Etat militaire contre l’expression populaire. Alors évidemment, Aït Ahmed, le FFS, mais aussi les réformateurs du FLN, nous pensions qu’il y avait un moyen politique de contrer les islamistes du FIS, d’autant que le FIS n’était pas hégémonique, les forces en dehors de l’islam politique étaient tout à fait consistantes.

Il a vécu tout une partie de sa vie en exil, est-ce que cela ne l’a pas empêché de participer concrètement à la construction de son pays ?

Hocine Aït Ahmed, par sa pratique politique, a toujours était en osmose avec le peuple algérien. Hocine a toujours respecté profondément et sincèrement le peuple algérien. A travers le FFS, à travers ses contributions innombrables, toutes les initiatives politiques qu’il a prises, on peut dire qu’il a grandement contribué à la formation politique, non seulement de son parti, mais à toute une catégorie de la population algérienne. Il disait que la politique était un échange de pédagogie et il a été un très grand pédagogue de ce point de vue là.

Mais est-ce que, quelque part, le fait qu’il soit resté tant d’années La figure de l’opposition n’a pas empêché l’émergence d’autres voix d’opposition ?

Non, parce que l’Algérie est une dictature militaro-policière. C’est un système comparable à celui qui régnait en Union soviétique jusque dans les années 90 où toute voix dissidente est totalement bâillonnée quand elle n’est pas éliminée. Nous avons eu au contraire la chance d’avoir eu une personnalité hors du commun comme Aït Ahmed pour exprimer très puissamment les revendications démocratiques et de liberté. Il n’a pas été étouffé, il a été notre porte-voix et notre porte-parole de toute une génération et de plusieurs générations de militants algériens pour la démocratie et les libertés.

Mais aujourd’hui, les voix de l’opposition se font peu entendre, qui peut reprendre son flambeau ?

Elles se font peu entendre parce qu’elles sont bâillonnées, mais il y a beaucoup de gens, certainement, qui se rebelleront dès que les circonstances le permettront.

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