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Invité Afrique

Côte d'Ivoire: «faire attention à la réintégration sociale de l'ancien combattant»

Audio 05:21
Le général Bruno Clément-Bollée.
Le général Bruno Clément-Bollée. RFI

Comment convaincre quelque 74 000 anciens combattants de rendre leurs armes et de retourner à la vie civile ? C'est le défi qu'a relevé en Côte d'Ivoire l'Autorité pour le désarmement, la démobilisation et la réinsertion (ADDR). Pendant trois ans, son directeur ivoirien, Fidèle Sarassoro, a eu maille à partir avec les « com-zone », les anciens chefs de guerre ivoiriens. Dans cette tâche, il a été secondé par un ancien officier français, aujourd'hui consultant international, le général Clément-Bollée. Ce mardi matin, au terme de sa mission à Abidjan, Bruno Clément-Bollée se confie au micro de Christophe Boisbouvier.

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RFI : Quelque 74 000 anciens combattants ivoiriens, réintégrés dans la vie civile depuis deux ans. A priori, c’est un succès. Mais est-ce que beaucoup ne regrettent pas d’avoir rendu leurs armes et d’être obligés de travailler au quotidien dans une rizière ou dans un petit commerce ?

Fidèle Sarassoro : Si l’on veut assurer la durabilité du processus, il faut faire attention à la réintégration sociale. Faire en sorte que l’ex-combattant se sente bien dans le milieu, dans le village, dans la communauté dans laquelle il rentre.

Parce que, a priori, c’est plus facile de vivre avec une arme à la main, en rackettant les voisins, qu’en travaillant au jour le jour dans un petit commerce par exemple ?

Oui, c’est plus facile probablement en tant de crise ou de début de sortie de crise. Mais plus le temps passe, plus la crise s’éloigne et plus ces situations, qui sont pointées du doigt, paraissent vraiment anormales.

Mais concrètement, je crois que le processus de réintégration d’un ancien combattant, c’est environ six mois. Comment vous les aidez à revenir à la vie civile. Vous les formez, vous leur donnez de l’argent pour démarrer une nouvelle activité ?

Ce serait trop facile de leur donner de l’argent et de les laisser se débrouiller. Non, il y a un processus qui a été mis en place. Le parcours du combattant, c’est un désarmement d’abord, une démobilisation qui dure quelques jours.

Il faut qu’il rende son arme.

Il faut qu’il rende son arme, puis on l’envoie dans un camp de resocialisation où il passe un mois. Et là, on travaille l’esprit, on fait réfléchir l’ex-combattant à ce qu’il a vécu avec des équipes de psychologues, avec de la thérapie de groupe, la thérapie  individuelle. Et puis on l’aide à se préparer à l’activité future qu’il pourra déployer. Ça, c’est tout à fait nouveau, des camps ont été créés pour ça. Et donc les ex-combattants se retrouvent isolés, d’abord se retrouvent entre factions parfois ex-ennemies, on commence à faire du brassage où l’Ivoirien du sud redécouvre celui du nord. Et le gars qu’il a vu parfois en face de lui, il s’apprête à vivre un mois avec lui. Et on commence ainsi la réconciliation. Ensuite il y a une période de formation qui dure deux, trois, quatre mois, cinq mois, en fonction du métier choisi. Et puis enfin, une réintégration.

Il y a beaucoup de chômage en Côte d’Ivoire. Comment arrivez-vous à trouver un emploi à des gens qui ne sont pas toujours recommandables et dont les employeurs ne veulent pas toujours ?

Alors je crois qu’une des forces de ce DDR, ça a été de suivre des pistes réalistes. Plus de 80% de l’activité économique, ce sont les métiers de l’informel : c’est le petit artisan qui travaille sur le trottoir, c’est le petit boulanger de quartier, c’est le réparateur, le petit mécanicien de carrefour, avec une difficulté là-dedans, c’est un statut extrêmement précaire. Et donc on a essayé de réfléchir à l’informel en le formalisant, en lui redonnant une noblesse, en lui redonnant un statut reconnu. Pour ça, on a ouvert un compte à chaque ex-combattant. Chaque ex-combattant, pendant son processus de réintégration, touche un pécule de 40 000 Francs [CFA] qui est donné par les Nations unies.

Tous les mois.

Tous les mois. Et là, vous déclenchez un espèce de mécanisme de planification dans l’esprit de la personne à qui vous pratiquez ça, qui fait que déjà on peut planifier, on peut prévoir. C’est tout à fait nouveau pour ce genre de population. Ensuite, la deuxième chose, c’est la formation avec un diplôme qui est reconnu. Et je vous assure que quand l’ex-combattant touche son diplôme de menuisier ou de mécanicien reconnu par un organisme officiel de la Côte d’Ivoire, il en est fier à juste titre.

Est-ce qu’il y a des groupes privés qui ont accepté d’embaucher quelques anciens combattants ?

Bien sûr, il y a des groupes prestigieux à commencer par Bolloré. Bolloré a assuré la formation de chauffeurs de poids lourds professionnels.

Avec une embauche derrière  ?

Avec, pas systématiquement une embauche, mais Bolloré a embauché les meilleurs.

Et en dehors de Bolloré ?

Il y a eu KPMG [leader de l'audit, du conseil et de l'expertise comptable] qui a formé des comptables et qui les a embauchés.

Parmi ces quelque 74 000 anciens combattants, un tiers était dans le camp Gbagbo et deux tiers dans le camp Ouattara. Est-ce qu’il y a eu quelques milliers d’irréductibles qui ont tenté de résister à ce DDR dans l’espoir de garder leurs armes et peut-être d’entrer dans l’armée ivoirienne ?

Ce processus n’a pas été facile. Il a même été très difficile à conduire bien évidemment. Au début de l’année 2015, dans ce processus volontaire, à un moment ces arrivées se sont taries et on n’a vu plus personne se présenter au DDR. Donc bien évidemment, on savait qu’il en restait en gros, 17 à 18 000, et en analysant les choses on a compris que ces gens-là étaient encore autour de certains ex-chefs militaires qui avaient encore une influence certaine sur eux.

Ceux qu’on appelle les « com-zone » ?

Ceux qu’on appelle les « com-zone » et donc on s’est aperçus que certains de ces ex-chefs militaires disaient aux ex-combattants : n’allez pas à la DDR, on sait que de toute façon vous finirez par être intégré par l’armée. On se porte garant là-dessus, on est prêts à vous accueillir dans les locaux qu’on a squattés, par l’exemple l’université de Port-Bouët, par exemple le camp de la brigade anti-émeutes, par exemple des villas privées.

Donc restez dans vos squats.

Restez dans vos squats. On vous accueille avec vos familles, mais en revanche, il faut nous rendre service. Toi, tu vas armer tel checkpoint et tu dois me ramener tant par jour, si tu fais plus, c’est pour toi. Toi, tu vas garder tel magasin qui appartient à telle personne, etc. Et donc impossible d’avoir ces gens-là. Et quand on a compris ça, il a été demandé par le directeur de l’ADDR, Fidèle Sarassoro, au président de délivrer trois messages aux ex-combattants. Le premier : ceux qui vous disent que vous rentrerez dans l’armée, vous mentent ; c’est faux, vous ne réintégrerez jamais l’armée. Deux : votre seule opportunité, c’est le DDR ; allez-y, présentez-vous. Trois : faites-le avant le 30 juin 2015 parce que, après le 30 juin 2015, c’est fini.

Le guichet sera fermé.

Le guichet sera fermé. Et le président effectivement, au cours d’un discours public, s’est adressé aux ex-combattants, les a apostrophés.

C’était en mars 2015 ?

C’était en mars 2015, absolument, dans la région de Tiassalé. Et ce discours a été entendu et le résultat, après bien sûr quelques échauffourées que vous pouvez imaginer, a été spectaculaire puisqu’ils sont quasiment tous venus au DDR, ce qui nous a permis dans la foulée de rendre bien sûr les sites à leurs propriétaires, et en particulier l’université de Port-Bouët au recteur, etc.

Et du coup, j’imagine que les Chérif Ousmane ou Zakaria Koné et autres « com-zone » ont perdu une partie de leurs troupes et de leur prestige, non ?

Je crois que ça a contribué sensiblement à les décrédibiliser et à mettre une distance entre les ex-combattants et ces chefs qui avaient encore une certaine influence sur eux.

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