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Irina Bokova: «La destruction des mausolées et des manuscrits est un crime de guerre»

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Irina Bokova.
Irina Bokova. Unesco/DR

Détruire un monument, est-ce un crime de guerre ? Ce mardi matin à la Cour pénale internationale (CPI) à la Haye doit comparaître le jihadiste malien Ahmed al-Faqi al-Mahdi qui est accusé d’avoir ordonné la destruction de plusieurs mausolées de Tombouctou en 2012. La Bulgare Irina Bokova est la directrice générale de l’Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco). Deux fois depuis 2013, elle s’est rendue à Tombouctou. Quelques heures avant l’audience de confirmation des charges à la CPI, elle répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

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RFI : Est-ce que vous considérez, comme la procureure [de la CPI], Fatou Bensouda, que la destruction d’un bien religieux ou culturel, cela peut être un crime de guerre ?

Irina Bokova : Oui, absolument. Vous savez, nous coopérons avec la Cour pénale internationale depuis déjà deux ans dans notre enquête sur la situation au Mali. Je dis notre enquête parce que je la considère comme une ambition commune entre l’Unesco et la Cour pénale internationale. Et nous savons très bien que l’Article 8 de ce statut [de Rome] qualifie de crimes de guerre le fait de diriger intentionnellement des attaques contre les bâtiments consacrés à la religion, à l’enseignement, l’art et les monuments historiques. Et c’est pourquoi nous considérons que la destruction des mausolées à Tombouctou, comme la destruction des manuscrits, c’est un crime de guerre.

Mais est-ce que détruire un bien matériel, c’est aussi grave que tuer un homme ou que violer une femme ?

Vous savez, je crois que c’est aussi grave. Hier matin à Genève, j’ai signé avec la Croix-Rouge un nouvel accord entre l’Unesco et la Croix-Rouge sur le renforcement des accords humanitaires, des conventions humanitaires de La Haye. Je parle ici dans ce cas-là de la Convention de 1954. Ce n’est pas par hasard qu’on parle des conventions humanitaires et on parle aussi de la protection du patrimoine. Je crois qu’elles sont liées parce que la destruction du patrimoine, dans ce cas-là, nous le voyons au Mali, mais nous le voyons également en Syrie et en Irak, ça porte atteinte aussi aux identités des peuples, et c’est aussi grave que les attaques contre les femmes et les hommes.

L’accusé Ahmed al-Faqi al-Mahdi est aussi soupçonné de viols et de mariages forcés. Et au Mali, certains s’étonnent qu’il ne soit poursuivi par la Cour que pour la destruction de biens matériels ?

Vous savez, la Cour pénale internationale dans ce cas-là vise la destruction de patrimoine. Je suis sûre et je suis totalement convaincue que chaque viol, chaque crime va être aussi examiné de toute façon.

Les jihadistes du nord-Mali prétendent que les mausolées qu’ils ont détruits en 2012 renvoient à des saints qui n’ont pas leur place dans l’islam ?

Vous savez, c’est une vision de l’islam manipulée, sectaire. Je suis convaincue qu’il faut respecter chaque religion. Il faut respecter les traditions des peuples. Et je sais parce que j’ai visité deux fois Tombouctou. J’ai visité la première fois après l’entrée des Forces internationales avec le président François Hollande. On a visité Tombouctou. J’ai vu la destruction des mausolées. Et le plus important, j’ai vu aussi l’émotion des communautés locales, la deuxième fois, quand nous, l’Unesco, avons reconstruit les monuments. Les 14 mausolées ont été reconstruits et j’ai vu aussi l’émotion des communautés locales. C’était tellement important pour elles, nous avons aussi assuré la sacralisation le 4 février 2016. Il y avait les cérémonies de sacralisation, pour la première fois, depuis le XIe siècle. Et je crois que ce sont des messages importants, pas seulement pour le peuple du Mali, mais pour tous les musulmans.

→  A lire : Tombouctou: le symbole des mausolées réhabilités et sacralisés

Est-ce qu’un jour comme les mausolées de Tombouctou, les colonnes de Palmyre [en Syrie], les bouddhas de Bamiyan [en Afghanistan] seront érigés à nouveau ?

C’est une question très douloureuse pour nous. Je crois que tout d’abord, il faut protéger, il faut préserver. Mais nous savons aujourd’hui qu’avec beaucoup de conflits, il faut faire l’effort de les reconstruire. Nous avons commencé déjà à nous préparer pour éventuellement la fin de conflit en Syrie. Nous avons organisé déjà la première réunion sur Alep. Après espérons que ça va continuer pour les autres monuments.

Sur la ville d’Alep ?

Sur la ville d’Alep, exactement, comme nous avions fait déjà avec le pont de Mostar [en Bosnie-Herzégovine] ou d’ailleurs comme nous avions fait aussi avec la vieille ville de Varsovie [en Pologne]. Je crois qu’il y a des signes, des messages importants de tolérance, dans ce dialogue des cultures pour la réconciliation qui doit suivre chaque conflit.

C’est ça. Mostar en Bosnie, Alep en Syrie et peut-être demain Bamiyan en Afghanistan, ou Palmyre en Syrie ?

Espérons que Palmyre ne sera pas détruite malgré le fait que nous avons vu le temple de Baalshamin, nous avons vu aussi le temple de Bel et pas mal d’autres destructions. Mais espérons tout d’abord que le monument reste, mais l’Unesco est là pour protéger, pour reconstruire, pour ériger, et tout d’abord je dirais pour valoriser le patrimoine comme un vivier d’identité, comme un vivier de dialogue, de tolérance, de compréhension mutuelle.

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