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Invité Afrique

Pour Saleh Kebzabo, la rencontre entre Déby et Ayrault était «inopportune»

Audio 05:19
Saleh Kebzabo, à Ndjamena le 23 avril 2011.
Saleh Kebzabo, à Ndjamena le 23 avril 2011. Gael COGNE / AFP

Au Tchad, après 25 ans de pouvoir, le président Déby se présente le 10 avril prochain pour un cinquième mandat. Face à lui, l’opposition part en rangs dispersés. Mais une semaine après le succès de la journée ville morte, elle veut croire en ses chances. Le député Saleh Kebzabo est le chef de file de cette opposition. De passage à Paris, le dirigeant de l’Union nationale pour la démocratie et le renouveau (UNDR) répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

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RFI : C’est la troisième fois que vous vous présentez à l’élection présidentielle. Après deux échecs, est-ce que vous croyez encore en la victoire ?

Saleh Kebzabo : La victoire, c’est l’affaire des électeurs, donc de la population. Et si je m’en réfère actuellement à l’état d’esprit de la population tchadienne, je crois effectivement en Kebzabo ou un autre, en tout cas pas Déby. Quand on me dit qu’il y a une croissance de 5, de 8 ou de 10 %, je voudrais voir que dans mes poches, il reste quelque chose ou dans la cuisine, quand je vais, il faut que ce soit plein de nourriture. Ce n’est pas le cas. Ce que je demande aux Tchadiens par exemple quand je suis en meeting, je leur demande ‘vous avez mangé combien de fois hier ?’ Il y en a qui disent ‘pas du tout’ ou ’une fois’. Donc le taux de croissance, il faut que ça corresponde à ce que le Tchadien peut voir dans sa casserole pour manger tous les jours. Et ce n’est pas le cas.

Depuis votre première candidature en 1996, donc depuis vingt ans, vous dénoncez la fraude. Pourquoi voulez-vous que ça change ?

Je voudrais que ça change parce qu’il faut que ça change ! On a signé un accord politique en 2007 qui nous imposait déjà la biométrie. Le président Déby a tergiversé pendant des années, il a été obligé de lâcher du lest l’année dernière pour que le recensement électoral biométrique ait lieu. Il a essayé de contourner ça, il a essayé de biaiser, de frauder même à ce niveau. Mais il est bien obligé d’accepter. Ce qui fait qu’aujourd’hui, le vote multiple qui est le socle de la fraude au Tchad…

C’est-à-dire la même personne qui vote plusieurs fois ?

Voilà, les cartes qu’on peut acheter au marché comme je l’ai fait en 2011, ça ne peut pas exister aujourd’hui ou ça devient marginal. Donc c’est déjà très important pour nous. Or si vous acceptez que c’est le socle de la fraude, c’est dire qu’il a un pan de la fraude qui est tombé. On peut pour le reste essayer d’y aller en nous mettant ensemble. Tous ceux qui sont de l’opposition et qui sont candidats, pour ensemble faire en sorte que les bureaux de vote soient sécurisés, que nos voix soient sécurisées. Et ce faisant, Déby ne pourra pas passer le cap du premier tour.

Voulez-vous dire que tous les candidats de l’opposition vont mutualiser leurs observateurs ?

Absolument. C’est une obligation parce que la population pensait qu’on irait vers une candidature unique. Mais lorsqu’on a démontré que la candidature unique ne pouvait pas faire l’affaire, qu’elle ne pouvait pas affronter Déby avec succès, les gens ont compris qu’il fallait qu’on ait plusieurs candidats. Mais il nous faut obligation de mutualiser nos forces et à être ensemble dans nos bureaux de vote.

Alors justement, il y a beaucoup de candidats face à Idriss Déby. Il y a vous bien sûr, mais il y a aussi les anciens Premiers ministres Kassiré Coumakoye, Joseph Djimrangar Dadnadji et Fidel Moungar ; il y a le fédéraliste Ngarlejy Yorongar, les députés Gali Ngoté Gata et Clément Djimet Bagaou. Il y a l’ancien ministre Mahamat Ahmat Alhabo et le maire de Moundou, Laoukein Kourayo Médard. Est-ce que cette pléthore de candidats ne va pas faire le jeu du pouvoir ?

Je ne pense pas. Et si le pouvoir pensait que ça peut faire son affaire, il se trompe lourdement parce que chacun de nous a un fief de départ, un fief étendu. Et c’est ainsi que les grosses pointures, que vous avez citées, sont candidats. Et je pense que c’est une bonne chose parce que chacun d’entre nous a des régions où il est très bien implanté. Et c’est ça qui va faire que lorsqu’on va prendre la cartographie électorale, on pourra donc faire en sorte qu’on mutualise nos forces. Et puis au plan politique même, je voudrais quand même vous dire que le Tchad n’est pas comme les autres pays africains qui ont un seul tour. Nous avons deux tours de l’élection présidentielle. Cela nous permet donc au premier tour de nous mettre ensemble pour gérer les bureaux de vote et de voir lequel parmi nous va être le meilleur candidat. L’accord qu’on va signer va nous imposer donc de suivre celui qui sera le premier d’entre nous au deuxième tour et on va tous se battre pour lui.

Est-ce qu’il y a des pressions sur certains militants de l’opposition ?

Il y a de plus en plus de pressions. Vous savez que le président Déby et son parti ne conçoivent pas, par exemple, qu’il y ait de bons candidats au nord du Tchad et aujourd’hui, c’est le cas. On va voir comment il va s’en sortir. Ils ne veulent pas non plus que tous les partis politiques soient implantés sur l’ensemble du territoire, à l’exemple de l’UNDR. Nous avons notre responsable des jeunes, Mahamat Taher Korom, qui vient de fuir le Tchad sous la pression de l’ANS, l’Agence nationale de sécurité, la police politique du Tchad, qui l’a pourchassé depuis plusieurs semaines, depuis plusieurs mois en lui demandant de quitter l’UNDR. Il a été contraint finalement, non pas de quitter l’UNDR qu’il n’a pas quitté, mais de fuir le Tchad pour aller aujourd’hui provisoirement au Cameroun. Mais à la veille des élections, lorsqu’on installe comme cela un climat de terreur, ça veut dire qu’on ne veut pas aller à des élections démocratiques. Mais je suis sûr que ce n’est pas un cas isolé. Vous avez tous les responsables de la société civile, en particulier tous ces nouveaux groupes appelant à la ville morte. Et je pense que c’est une bonne initiative. C’est pour cela que nous l’avons massivement soutenue au niveau de notre parti. Vous avez tous les responsables de la société civile qui sont aussi pourchassés. Ils résistent. Combien de temps pourront-ils résister ? C’est la question qu’on se pose. Mais je crois qu’au total, on encourage les jeunes, on encourage tous ceux qui sont dans l’opposition à ne pas lâcher, à ne pas fléchir parce que c’est cela aussi le prix à payer en politique.

Lundi dernier, le 28 février, le président Déby était à Paris. Il y a rencontré le nouveau ministre français des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault. Comment vous interprétez ce tête-à-tête ?

Pour moi, c’est une visite inopportune à quelques semaines des élections.

A l’heure de la montée du terrorisme au Sahel, est-ce que Idriss Déby n’est pas un allié indispensable à la France ?

Je ne pense pas que la France soit alliée à un individu, à une personne. La France doit être alliée à un pays, à une région : à un pays, le Tchad, à une région, la région sahélo-saharienne parce que les maux qu’on doit conjurer sont les mêmes pour tout le monde. Aujourd’hui, le phénomène du terrorisme est international et ce n’est donc pas avec un individu qu’on traite, mais avec un pays, en l’occurrence là, le Tchad. Idriss Déby va passer et nous pensons d’ailleurs qu’il n’est pas le meilleur qui peut être l’allié de la France ou de la lutte contre le terrorisme parce que nous contestons cette capacité qu’on lui donne un peu à l’infini. L’armée tchadienne n’est pas une armée nationale. L’armée tchadienne, c’est une armée de clans qu’il a mise au point pour son régime et qu’il met aujourd’hui au service de l’Afrique, sans en avoir les moyens. Je pense que cette situation doit cesser. Demain, un Tchad plus uni avec une armée nationale unie, réformée, fera encore mieux l’affaire que lui.

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