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Invité Afrique

Gilles Yabi: au Bénin «la corruption est devenue une tradition banalisée»

Audio 05:26
Olakounlé Gilles Yabi, économiste et analyste politique, initiateur du Wathi, nouveau think tank citoyen pour l'Afrique de l'Ouest.
Olakounlé Gilles Yabi, économiste et analyste politique, initiateur du Wathi, nouveau think tank citoyen pour l'Afrique de l'Ouest. Gilles Yabi

L'argent et la politique : au Bénin, sont intimement liés. Ces meetings transformés en kermesses, la semaine dernière, lors des derniers jours de campagne pour la présidentielle, en témoignent. Le Béninois Gilles Yabi est analyste politique et anime le laboratoire d'idées citoyen wathi.org. Il vient aussi de publier une tribune intitulée « Bénin : sortir du piège sans fin de la démocratie corrompue ». En ligne de Dakar, il répond à RFI.

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RFI : La semaine dernière au Bénin beaucoup d’argent a circulé dans les derniers meetings d’avant premier tour. Simple cadeau ou corruption des électeurs ?

Gilles Yabi : Il est difficile de considérer qu’il s’agisse là simplement de cadeau. Cela est malheureusement devenu une tradition, lors des campagnes électorales, d’avoir des distributions de billets. Je crois qu’il s’agit de corruption. Mais cela est tellement banalisé dans le système politique, au Bénin comme d’ailleurs dans d’autres pays de la région, que cela n’est plus vraiment considéré comme étant de la corruption.

Vous dites que pour faire carrière au Bénin, pour devenir le directeur d’une régie financière ou d’une société d’Etat, il faut passer par la politique. Quel est le parcours habituel ?

Ce que je dis surtout c’est qu’on a observé que des responsables de régies publiques ou des responsables d’entreprises publiques, même des officiers généraux promus, doivent remercier publiquement celui qui les nomme et c’est bien sûr le chef de l’Etat, soit dans des meetings dans leur localité d’origine, soit en organisant même des messes ou des cultes qui sont diffusés à la télévision nationale. Alors je dis simplement que cela induit une confusion entre l’Etat et la politique partisane qui fragilise énormément le système politique que nous avons.

Ce que vous dites aussi dans le dernier texte que vous avez publié sur votre pays le Bénin, c’est que quand on veut faire carrière on mobilise derrière soi dans la région d’origine pour devenir un honorable député et ensuite on négocie une place dans le gouvernement ou dans une grande société d’Etat.

Oui, cela se traduit sur le terrain par cette nécessité d’être présent, en particulier dans sa localité, pour mobiliser une base politique et finalement se servir de cette base, non seulement pour avoir une position politique, par exemple en se faisant élire à l’Assemblée nationale, mais aussi pour pouvoir proposer quelque chose au chef de l’Etat en place ou à celui qui veut l’être. C’est-à-dire avoir une base politique locale qui pourrait ensuite permettre d’obtenir un portefeuille ministériel. Alors le problème chez nous c’est que nous avons encore un Etat à construire qu’on n’avait pas fini de construire. Et finalement, la démocratisation a introduit des pratiques politiques qui ont stoppé l’œuvre de construction lente, laborieuse de l’Etat qui est quand même un espace pour l’intérêt général. Le problème, c’est qu’on n’a plus d’espace pour l’intérêt général, on a un espace qui est totalement dédié aux intérêts partisans.

Il y a un an, les Pays-Bas ont suspendu leur aide au Bénin pour protester contre le détournement de 4 millions d’euros qui étaient destinés à un programme d’eau potable. Le ministre de l’Eau, Barthélémy Kassa, a dû démissionner. Mais ensuite, il s’est fait élire député et ses collègues ont refusé de lever son immunité parlementaire. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

J’ai regardé il y a encore pas longtemps la retransmission du débat à l’Assemblée nationale qui portait sur la levée ou non de l’immunité du député Kassa. Et je pense que cela est très intéressant, parce qu’on a pu voir, effectivement, toute une série d’arguments qui étaient développés par des députés pour expliquer qu’il n’y avait pas lieu de lever l’immunité et d’une certaine manière, comme ça, de jeter en pâture un des députés à une institution, à la Cour de justice de la République qui jusque-là n’a jugé personne.

Voulez-vous dire que le député Kassa était couvert par ses collègues parce que tout le monde avait peur d’éventuelles poursuites judiciaires ?

Oui. Comme ce système, effectivement, profite à une grande partie des acteurs politiques et derrière eux aussi il y a des acteurs économiques qui bénéficient de la protection d’acteurs politiques. Derrière, il y a vraiment toute une chaîne de personnes totalement liées au système.

Au Bénin, ce premier tour 2016 a été marqué par l’irruption sur la scène politique des deux premières fortunes du pays : Patrice Talon et Sébastien Ajavon. Est-ce que par leur présence, leur prodigalité, ils ont aggravé le clientélisme en politique ?

Je ne sais pas si la présence de ces hommes d’affaires a vraiment aggravé le clientélisme ou il était déjà bien installé et ces hommes d’affaires jouaient déjà un rôle en soutenant des acteurs politiques. En soi, cela ne pose pas un problème, si on a un minimum de transparence dans le financement des activités politiques et qu’on sait très clairement qui finance qui et à hauteur de quel montant et quelle est aussi la source de ces fortunes qui sont investies en politique.

Et quand ces candidats : Zinsou, Bio Tchané, Koupaki, Talon, Ajavon et tous les autres, promettent de lutter contre la corruption et en faveur de la bonne gouvernance, est-ce qu’ils sont crédibles ?

Je ne suis pas sûr que les candidats soient crédibles lorsqu’ils annoncent une lutte contre la corruption. Je rappelle aussi que le président Boni Yayi, qui au terme de ses deux mandats avait commencé le premier mandat avec un engagement très fort dans la lutte contre la corruption et avait même inauguré des marches contre la corruption, cela n’a pas du tout servi à réduire le fléau dans la société béninoise et dans le fonctionnement de l’Etat. Je pense que maintenant, c’est seulement par une mobilisation beaucoup plus large de la société qu’on peut avoir de véritables progrès dans la lutte contre la corruption. Elle est systémique. Donc pour pouvoir lutter contre cette corruption-là, il faut réellement comprendre comment elle a pénétré la société, elle a pénétré l’Etat, et comment est-ce qu’on peut lutter contre elle de manière systémique ? Pas en s’attaquant aux personnes, mais en s’attaquant à toutes les failles dans le système institutionnel qui permettent la corruption.

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