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Invité Afrique

Justine Brabant: «Le conflit au Congo n'est pas oublié, il est mal regardé»

Audio 05:42
Justine Brabant.
Justine Brabant. Source : https://twitter.com/justinebrabant

Qui sont les hommes et les femmes qui se battent parfois depuis des décennies dans l’est de la République du Congo... Pourquoi se battent-ils ? Comment sont-ils organisés, de quoi ont-ils peur, à quoi rêvent-ils lorsqu’ils ne sont pas en train de se battre ? Les réponses à ces questions, Justine Brabant est allée les chercher, pendant trois ans, sur les sentiers du Kivu, province de l’est du Congo. Le résultat, c’est un livre qui vient de sortir, intitulé Qu’on nous laisse combattre et la guerre finira. Justine Brabant en parle au micro de Florence Morice.

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RFI: A propos de la situation dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), vous écrivez dans votre livre « Ce n‘est pas un conflit oublié, mais c’est un conflit mal regardé ». Qu’entendez-vous par là ?

Justine Brabant: J’ai longtemps cru que le Congo, on l’avait un peu oublié. En creusant, je me suis rendue compte qu’il n’était pas, à mon sens, oublié parce que dans la presse française, on en parle souvent. J’ajoute également que cette question des sept millions de morts qu’on utilise souvent pour dire « voilà, c’est un conflit oublié, la preuve il y a sept millions de morts et on n’en parle pas assez », c’est en fait un chiffre un petit peu exagéré.

Et finalement vous le remettez en cause dans votre ouvrage ?

Voilà. C’est quelque chose d’un peu contestable et aujourd’hui, les humanitaires s’accordent à dire, sur le bilan chiffré des morts au Congo, qu’il y en aurait plusieurs millions. Donc, conflit pas oublié mais, à mon sens, mal regardé parce que parfois on a tendance à le regarder avec des automatismes qui marchent sur toute l’Afrique, comme par exemple, le prisme du conflit ethnique. Cependant, si l’on raisonne uniquement avec des questions de conflits ethniques, on peut comprendre que certains groupes s’affrontent, mais on ne comprend pas pourquoi, dans un premier temps, ils ont commencé à s’affronter.

Justement vous, pour comprendre cela, vous allez à la rencontre de combattants ou de chefs de guerre congolais pour leur poser la question. Qu’est-ce qu’on vous répond ?

Il y en a beaucoup qui commencent à se décrire en des traits qui sont très surprenants, comme par exemple « résistants » aux invasions menées par des mouvements rebelles venus du Rwanda à l’époque, comme le RCD [Rassemblement congolais pour la démocratie]. D’autres qui se décrivent en « patriotes » ou encore en « protecteurs de leur village », ou « protecteurs d’un Congo » qu’ils jugent menacé par des agressions extérieures.

Vous vous inscrivez donc en faux contre cette image répandue de rebelles sanguinaires qui passent leur temps à piller et à violer. Malgré tout, des exactions sont commises par des groupes armés à l’est de la RDC. Ne craigniez-vous pas qu’on vous accuse d’angélisme ?

Il me semble que j’explique clairement, dans ce livre, le dilemme qu’on a quand on se rend au Congo parce qu’en fait, on sait et on a lu les rapports. Seulement, quand on arrive sur place, on ne se trouve pas face à des gens qui ont l’air de venir de tuer ou de violer des centaines de personnes. J’ai donc considéré que mon travail de journaliste et de chercheuse consistait à raconter ce que j’ai vu et à décrire, avec autant d’honnêteté que possible, ce dilemme parfois très compliqué à gérer entre ce que l’on sait que les gens ont fait et les personnes qui se présentent à nous qui, souvent, s’expriment en des termes très simples et peuvent même paraître parfois sympathiques.

Parce que finalement à vous lire, on comprend que combattre, pour beaucoup d’entre eux, ce n’est pas forcément un choix mais un engrenage. Quel est l’exemple qui vous a le plus surpris ?

C’était quelqu’un qui était hébergé dans la plaine de la Ruzizi, peu après le génocide au Rwanda, et qui a vu arriver des réfugiés au Congo, et notamment des réfugiés [qui deviendront par la suite les FDLR, les Forces démocratiques de libération du Rwanda]. Dans la suite de ces réfugiés, il y a eu des gens qu’il a vus comme des agresseurs et qui étaient des gens de l’AFDL [Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo] qui ont renversé Mobutu et qui ont installé Kabila au pouvoir.

Quand il a vu arriver ces gens, la première chose qu’on lui a fait, c’est qu’on lui a pris ses vaches. Et lui, en tant que berger, sa vache c’était l’essentiel de sa vie, l’essentiel de son revenu. Alors au début, il a tout simplement pris des flèches ou ce qui lui tombait sous la main et il a rassemblé quelques hommes autour de lui. Il ne pensait pas qu’il s’engageait dans une guerre qui allait durer 20 ans et qui allait faire des millions de morts. La plupart, bien entendu, n’imaginaient pas une seconde que, à l’image de ce berger, ils allaient devenir colonel ou finir par tuer ou encore voir leurs camarades tués. Parfois, ils ont tout simplement commencé par jeter des pierres.

Du coup, vous vous demandez aussi comment appeler ces personnes. Est-ce qu’il faut les appeler des rebelles ? Est-ce qu’il faut les appeler des miliciens ? Est-ce qu’ils ne sont que des supplétifs de l’armée régulière ? Avez-vous trouvé une réponse à cette question, aujourd’hui ?

Disons, à l’inverse, qu’il y a certains termes que j’essaie d’éviter d’utiliser maintenant. J’ai remarqué, au début, que j’avais tendance à parler très facilement de rebelles, en faisant référence à certains des Maï-Maï que j’ai rencontrés. Or, ces groupes locaux d’auto-défense, à leur début, ont été fournis en armes et en logistique par Kinshasa. Par conséquent, est-ce que des groupes, qui font un peu office de supplétifs de l’armée régulière, peuvent être appelés des rebelles ?

Même parler des civils, c’est compliqué parce qu’au Congo, vous avez des gens qui sont étudiants le jour et qui, la nuit, font des patrouilles avec d’autres jeunes du village pour se protéger. Est-ce qu’ils sont déjà un petit peu combattants ou est-ce qu’on peut vraiment parler de civils ? Ce livre, donc, c’est aussi une réflexion sur la manière dont on parle de la guerre. J’ai le sentiment que parfois on donne une image trop blanche ou trop noire de ce conflit alors qu’il est plein de zones grises.

Et plein de frontières poreuses. On le voit bien entre armée régulière et groupes armés puisque beaucoup passent de l’un à l’autre. Poreuses également entre groupes armés et humanitaire ?

Oui. On découvre, en enquêtant, que bon nombre de jeunes combattants, à leurs heures perdues, sont eux-mêmes investis généralement dans des associations, très locales, de développement en rapport avec la paysannerie. Il y en a même certains qui viennent d’ONGs internationales. Il y a ainsi des passerelles qui sont liées au fait que, quand on est jeunes au Kivu et si on est un peu diplômés, les deux débouchés sont généralement la guerre ou l’humanitaire.

Est-ce qu’en voyant tout ça, vous avez eu le sentiment que vos interlocuteurs voulaient réellement mettre fin au conflit ?

Je pense que beaucoup d’entre eux ne sauraient pas quoi faire d’autre que la guerre. Enfin, pour beaucoup, le premier réflexe n’est pas de se dire comment en sortir mais, comment faire avec.

C’est le sens de votre titre ?

C’est une partie du sens du titre. Le sens, je le laisse à ce vieil homme que j’avais rencontré dans un village où j’étais partie interroger un commandant Maï-Maï. Il a voulu conclure un entretien en disant, « de toute façon, qu’on nous laisse combattre et la guerre finira ».

Je ne sais pas exactement ce qu’il voulait dire par là mais, moi, je le comprends et je l’ai choisi comme titre parce que c’est la clé du paradoxe de cette guerre. De plus en plus de gens, en effet, s’engagent en pensant que c’est grâce à leur engagement que cela se terminera, que finalement il y a eu tellement de violences passées, qu’il faut soi-même, à son tour, prendre les armes pour y mettre fin définitivement, et si besoin en étant encore plus violents que les précédents. C’est un paradoxe terrible mais je pense qu’il explique, en partie, cette guerre qui dure tant.


<i>Qu’on nous laisse combattre et la guerre finira, </i>de Justine Brabant, paru aux Editions La découverte.
<i>Qu’on nous laisse combattre et la guerre finira, </i>de Justine Brabant, paru aux Editions La découverte. DR

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