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Invité Afrique

Drogues: pour P. Lapaque, la collusion jihadisme-criminalité est une réalité

Audio 05:30
Pierre Lapaque, représentant du Bureau régional de l'ONUDC en Afrique de l’Ouest.
Pierre Lapaque, représentant du Bureau régional de l'ONUDC en Afrique de l’Ouest. unodc.org

A New York, doit se tenir dans les prochains jours une réunion spéciale des Nations unies sur les problèmes liés aux drogues à l’échelle mondiale : trafics, consommation, soins aux toxicomanes, réseaux mafieux, etc. Pierre Lapaque est, depuis août 2012, le représentant du Bureau régional de l'ONUDC en Afrique de l’Ouest. Il est l’invité de la rédaction Afrique ce jeudi et répond aux questions de notre envoyé spécial permanent à Dakar, Guillaume Thibault.

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RFI : Pierre Lapaque, le trafic de cocaïne a toujours été important en Afrique de l’Ouest. Est-ce que ce trafic est en augmentation ou au contraire en régression ?

Pierre Lapaque : Depuis un an, un an et demi, on voit une nette augmentation. Depuis décembre 2014, donc environ un an et demi, on a eu 22 tonnes, 22 tonnes et demie de cocaïne qui ont été saisies, ou bien dans la sous-région, ou bien à destination de la sous-région. Les estimations avant c’était qu’environ 35 tonnes qui passaient par an par la sous-région, presque 23 tonnes de saisie. Ça donne une idée de ce qui est vraiment passé par la sous-région, parce qu’il est bien sûr évident que tout n’est pas saisi.

Est-ce qu’on peut avoir quelques éléments, par exemple les pays d’exportation de cette cocaïne ?

99 % pour cent de la cocaïne est produite dans trois régions : la Bolivie, la Colombie et le Pérou. L’Afrique de l’Ouest est donc une des zones de transit. Alors bien sûr, il y a eu des saisies dans le golfe de Guinée, il y a eu des saisies dans les régions du Sénégal et à Bissau, mais c’est le Cap-Vert qui constitue quand même le point central des saisies en matière de cocaïne. Il y a eu encore il y a quelques jours une saisie de 100 ou 200 kilos de cocaïne sur un voilier.

Ce qu’il faut quand même noter c’est que l’année dernière il y a eu une grosse saisie d’environ presque 6 tonnes de cocaïne dans un container à Santa Cruz de la Sierra en Bolivie à destination du Ghana et, sur les documents officiels, la destination finale était le Burkina Faso. Et en début de cette année il y a eu une grosse saisie qui a eu lieu encore en Bolivie de 8 tonnes de cocaïne : là c’était de la cocaïne qui partait via l’Argentine à destination de la Côte d’Ivoire.

Sans rentrer dans le détail, si on imagine le parcours justement, de ces ballots de cocaïne : une tonne arrive, elle va être dispatchée, partir en voiture, prendre différentes destinations ? C’est un peu ça, l’idée des trafiquants ?

Je dirais que c’est même complètement ça, l’idée des trafiquants ! Prenons un cas. Je dirais : la drogue arrive – c’est un exemple – la drogue arrive à Bissau, elle va faire une première partie de la route en voiture pour arriver en Guinée Conakry, ensuite on va prendre un petit avion pour sauter jusqu’au Mali ; du Nord-Mali on va peut-être prendre des chameaux pour traverser une [région]... [puis] des 4x4 et ensuite on arrive sur la côte sud de la Méditerranée, où on va prendre un go fast pour traverser la Méditerranée. On s’aperçoit que tous les moyens de transports sont utilisés, ce qui rend beaucoup plus difficile évidemment pour les services répressifs, de détecter ces filières qui sont très actives. Et je dirais même très «proactives», pour reprendre une terminologie anglaise.

Cette partie du continent est aussi en train de devenir une zone de production de drogue de synthèse.

On a maintenant des super-laboratoires avec des cycles de production de trois jours, où on arrive à fabriquer jusqu’à trois tonnes de cristal méthamphétamine. Donc on est passé des cycles à quelques dizaines de kilos à 3 tonnes. Auparavant ces laboratoires qu’on appelle des super-laboratoires, n’existaient qu’au Mexique. D’ailleurs quand la DEA nigériane est intervenue dans ce laboratoire, ils ont trouvé des Mexicains qui étaient en train de travailler à côté des Nigérians, justement pour leur apprendre à fabriquer ce cristal méthamphétamine.

Aujourd’hui, ce trafic de cocaïne ou de drogue est géré par des Africains ?

Principalement géré par des groupes africains, des groupes criminels nigérians. Et ça c’est une réalité. De plus en plus, c’est quelque chose qu’on a vu fleurir dans la sous-région, une véritable mainmise du trafic par les groupes locaux. On voit très clairement au Japon les Yakuzas japonais – un groupe criminel très important au niveau du Japon – travailler avec ces groupes nigérians, les Nigérians se chargeant de l’importation et les Yakuzas se chargeant de la revente dans le pays. Et donc là on s’aperçoit, comme je n’arrête pas de le dire, que la globalisation du crime s’est toujours opérée avant la globalisation de l’économie.

Avec la recomposition des groupes jihadistes en Afrique de l’Ouest, est-ce que le trafic de drogue reste le financement numéro un de ces groupes jihadistes ?

Je dirais que la criminalité organisée transnationale est un moyen de financement de plus en plus important de ces groupes jihadistes, parce qu’on est dans une espèce d’escalade de l’horreur, Etat islamique contre grosso-modo Aqmi et ses affiliés, et donc il y a besoin aussi d’avoir des ressources financières pour pouvoir alimenter cette guerre, alimenter ce jihad. Et là, automatiquement, quand on a en face des groupes criminels qui ont des moyens de financement qui sont absolument colossaux pour lesquels l’argent n’a absolument aucun sens, on va avoir des katibas, on va avoir des groupes, des cellules jihadistes, qui vont se charger finalement de faire des levées de fonds. C’est-à-dire qu’ils vont travailler avec ces groupes criminels dans cette zone difficilement contrôlable qu’on appelle le Sahel, pour pouvoir laisser passer des convois, favoriser, voire même protéger des convois. Et certains groupes sont carrément impliqués dans le trafic ! C’est-à-dire qu’ils achètent et ils revendent. C’est là où évidemment on fait la plus grande marge bénéficiaire, ce qui est tout à fait logique. Donc oui, cette liaison, cette collusion entre le jihadisme et la criminalité organisée transnationale est une vraie réalité. D’ailleurs l’année dernière il y a eu une résolution du Conseil de sécurité justement sur cette problématique-là.

Est-ce que le continent africain va à terme aussi devenir un continent, malheureusement, de consommation ?

J’espère me tromper en vous donnant une réponse positive. Mais je crois que c’est le sens de l’histoire. Je crois qu’il faut en parler parce que c’est une réalité qui touche l’Afrique, comme ça touche absolument tous les pays du monde ! Et ce n’est certainement pas dans le déni qu’on arrivera à régler ces problèmes-là ! La jeunesse est le futur incontestablement de l’Afrique, mais ça peut être en effet une bombe si ce problème n’est pas traité, à la fois sur le plan social, économique, financier, mais aussi en matière de drogue. Parce que tous ces phénomènes, quand ils se cumulent, ce n’est pas une petite bombe qu’on a. C’est une bombe énorme !

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