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Thierry Dol, ex-otage d'Arlit: «Il manque une pièce au puzzle»

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Thierry Dol.
Thierry Dol. NICOLAS DERNE / AFP

Les otages d’Arlit auraient-ils pu être relâchés 18 mois avant la date effective de leur libération ? C’est la question que pose au moins l’un des quatre Français qui ont passé trois ans aux mains des jihadistes dans la nord du Mali. Thierry Dol, 35 ans, souhaite poursuivre l’Etat français pour faute lourde. En mars dernier, il a entamé les démarches préliminaires en vue d’une action devant les tribunaux administratifs. Pourquoi cette procédure étonnante ? Il témoigne au micro de Christophe Boisbouvier.

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RFI : Vous partez en procédure contre l’Etat français. Vous souhaitez le poursuivre pour faute lourde. A priori, votre démarche est surprenante, vu les moyens déployés par la France pour vous libérer, vos trois compagnons et vous-même. Alors qu’est-ce qui vous conduit à mener cette action ?

Thierry Dol : Aujourd’hui, vous avez toutes les raisons de penser qu’il y a une négligence dans la gestion de notre libération puisqu’il y a trois articles, aussi bien Challenges, L’ Express et Vanity Fair, qui parlent de possible libération en 2012 pour certains ou pour tout le groupe. Et c’est là où je m’expose en voulant chercher la vérité. Nous avons besoin de cette vérité. Et il manque une pièce au puzzle. Et il faut que cette pièce arrive à point nommé.

A l’origine de votre recours, il y a la conviction que, grâce au négociateur français Jean-Marc Gadoullet, vous auriez pu être libéré dès avril 2012, c’est-à-dire 18 mois avant votre libération effective qui est intervenue en octobre 2013. Pourquoi êtes-vous convaincu de cela ?

Alors c’est l’interprétation des textes que je suis en train de lire dans les articles.

Les articles de presse ?

Tout à fait. En fait, je suis obligé avec ces articles de me replonger dans le cauchemar, dans l’enfer que nous avons vécu. Et en avril 2012, nous avons été réunis pendant une quinzaine de jours…

Vous quatre ?

Tous les quatre effectivement. Cela viendrait justifier d’une possibilité d’une fenêtre ouverte pour une libération. En tout cas, je souhaite la vérité sur cette histoire.

Ce qui donne du poids à votre version, ce sont des témoignages et des documents recueillis par nos confrères Challenges, L’Express et Vanity Fair. Autant d’éléments qui tendent à montrer qu’en avril 2012, lors des dernières semaines de la présidence de Nicolas Sarkozy, son chef d’état-major particulier, le général Benoît Puga, aurait bloqué la libération programmée de l’un d’entre vous, Marc Féret, et qui sait ensuite la libération de vos deux autres compagnons et de vous-même. Mais pourquoi aurait-il bloqué ? Peut-être parce que les autorités françaises n’auraient pas voulu négocier la libération d’un seul otage alors que vous étiez quatre ?

Possiblement. Mais pourquoi ne l’ont-ils pas dit clairement au négociateur de l’époque ?

A l’appui de vos interrogations, en tout cas, il y a des échanges de courriels entre le négociateur français, Jean-Marc Gadoullet, et des responsables de la compagnie Areva, qui dénoncent donc un blocage du général Puga. Nous sommes en avril 2012. Mais est-ce que ces documents suffisent à vous convaincre ?

Non, parce que vous savez, dans cette triangulaire qu’on a de Challenges-L’Express-Vanity Fair, il y a des zones d’ombre. Chaque partie défend ses intérêts. Et il nous faut trouver une logique à tout cela. Il y a certainement un scandale d’Etat, je ne sais pas, mais il y a une zone d’ombre.

Alors comme on le sait, le négociateur français Jean-Marc Gadoullet va être évincé ensuite au profit d’un autre négociateur français, Pierre-Antoine Lorenzi. Est-ce qu’il n’y a pas chez Gadoullet une amertume qui le pousse peut-être à dénoncer ses concurrents et à charger la barque ?

Vous savez, je suis dans la position de l’ex-otage. Monsieur Gadoullet ou monsieur Lorenzi, pendant la détention, je ne les ai pas vus. Mais aujourd’hui, on ne peut pas laisser des propos de deux parties comme ça, sans qu’il y ait un arbitrage.

En avril 2012, au-dessus du général Puga, il y a le président Nicolas Sarkozy. Est-ce qu’un chef d’état-major particulier peut prendre une telle décision, l’éventuel blocage de votre libération, sans en référer au président ?

Alors là, je vais vous dire, les secrets de l’Elysée ! Ça, je dis qu’il faudra un jour que les choses s’éclaircissent ou que l’ancien président Nicolas Sarkozy dise les choses ou que notre président actuel, puisqu’il a été élu en mai 2012, mette le point sur les i, parce qu’en fait cette vérité va nous permettre de nous reconstruire. Et je relance le président de la République pour lui dire que, si ces révélations sont fausses, mais qu’il nous le dise tout simplement !

Et alors vous venez d’écrire en effet au président de la République. Et dans cette lettre du 14 juin 2016, qui n’a pas encore de réponse, vous écrivez « Aujourd’hui je ne serai l’otage de personne. Je suis libre de ne plus être torturé et manipulé » ?

Tout à fait, parce que j’ai l’impression qu’en fait, cette affaire prend un pli politique. En fait, partir en procédure contre Areva ou contre l’Etat, l’otage, l’ex-otage y réfléchit à deux fois parce que ça va demander une démarche très longue. Il y a des sursauts, des rebondissements dans l’affaire qui nous épuisent. Nous sommes aussi victimes du syndrome du survivant, ça veut dire qu’on peut avoir une attitude suicidaire, remettre en question sa vie puisque, comme je le dis, j’essaie aujourd’hui de me raccrocher à cette vie, puisque nous sommes dans une démarche où on nous a déconstruits. C’est-à-dire que, pendant les trois ans, vous êtes dans une acceptation d’une exécution. Et tout d’un coup, on vous extirpe. Vous passez devant les caméras, devant le Val-de-Grâce [l’hôpital militaire de Paris]. Tout d’un coup, tout va bien dans le meilleur des mondes. Mais vous êtes encore dans un sas et dans une phase de transition.

On a vu les images, c’était clair.

Voilà. Et cette démarche est très longue. Vous devez reconstituer toutes les cases qui ont fait de vous ce que vous étiez avant cette détention, pour vous connecter au présent et pour avoir une idée de votre avenir, parce que vous êtes brisé. Et là, vous rentrez encore à nouveau dans une démarche judiciaire pour obtenir la vérité, c’est très lourd.

Mais il faut que vous le fassiez ?

Il faut le faire.

Et votre action ne dédouane pas Abou Zeid et les autres ravisseurs ?

Mais bien sûr. C’est important que je tienne debout, tout simplement parce qu’en face, ils ne souhaitaient qu’une seule chose, c’est qu’on soit courbé, qu’on soit cassé de l’intérieur.

Vous parlez de vos ravisseurs ?

Bien sûr.

Et à ceux-là, vous ne pardonnerez jamais ?

Je n’ai pas dans mon lexique la définition du pardon, en tout cas pour ces actes. Aujourd’hui, je suis dans une démarche où j’essaie de croire en quelque chose. Comme je me disais dans ma détention, j’essaie de tenir pour le « je ne sais quoi ». Aujourd’hui, je vis pour le « je ne sais quoi » en attendant que, effectivement, je puisse être dans un élan de projection.

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