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La semaine de

Dure semaine pour le franc CFA…

Audio 05:23
Jean Baptiste Placca.
Jean Baptiste Placca. RFI

Thésauriser, chez l’ancien colonisateur, des montants considérables, qui pourraient financer le développement, donc, la création d’emplois, c’est comme si les anciens colonisés avaient peur de la souveraineté !

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Anthony Lattier : « Il faut vraiment une discussion de fond sur la zone franc ! Le franc CFA est un mécanisme désuet, pas du tout adapté à la conjoncture internationale, qui est plutôt dynamique ». Ainsi parle Carlos Lopes, qui vient de démissionner de son poste aux Nations unies pour, dit-il, retrouver sa liberté de parole.

 

Jean-Baptiste Placca : Carlos Lopes, était Secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), avec rang de sous-secrétaire général, et le fait de préférer la liberté d’asséner quelques vérités utiles à un poste particulièrement en vue dans la fonction publique internationale, est une preuve de courage, en effet, et mérite d’autant plus d’ être salué que de telles démissions sont rares, sur le continent. « Aucun pays au monde ne peut avoir une politique monétaire immuable depuis trente ans », dit-il, et c’est pourtant le cas de la zone franc.

 

« Le franc CFA n’est pas en crise ! », lui rétorque le gouverneur de la Banque des Etats de l’Afrique centrale (BEAC). A l’abri de l’euro, le franc CFA résisterait à la chute des cours des matières premières, mieux que les pays qui ne sont pas dans la zone franc. Et de rappeler à Carlos Lopes que l’arrimage du CFA au franc français, hier, et à l’euro, aujourd’hui, relève de la volonté politique des Etats.

 

Mais, le fait que cela soit la volonté des Etats n’en fait pas pour autant un choix d’une pertinence imparable, pas plus du point de vue économique qu’au regard de ce qui devrait être l’intérêt des peuples concernés. Carlos Lopes pose un problème de fond, et on lui fait une réponse basée sur des considérations conjoncturelles. C’est d’une affligeante indigence !

 

Carlos Lopes est un économiste bissau-guinéen est très respecté, et bien au-delà du continent africain.

 

Absolument ! Il est rigoureux, courageux, comme on aimerait voir davantage d’intellectuels africains qui œuvrent dans les sphères du pouvoir en Afrique l’être. Le Botswana a une monnaie nationale, comme le Ghana, comme le Kenya, le Cap Vert, et tant d’autres. Mais les responsables de la zone franc préfèrent se comparer à des pays affaiblis par des guerres ou diverses catastrophes et calamités naturelles.

 

Aucun des économistes qui critiquent la zone franc ne suggère le repli de chaque Etat sur une insignifiante souveraineté nationale. Tous posent la question en termes d’intégration régionale, et dans laquelle l’union monétaire ne serait pas embusquée dans la besace de l’ancien colonisateur, mais assumée, avec rigueur, par les Etats…

 

C’est d’ailleurs ce qui transparaît dans l’ouvrage collectif que viennent de signer une dizaine d’économistes africains et européens, un ouvrage percutant, autant par le titre que par le contenu :

 

Le titre de l’ouvrage est : Sortir de la servitude monétaire, avec un sous-titre qui soulève une troublante interrogation : « A qui profite le franc CFA ? ». Mais, les critiques de Carlos Lopes, cette semaine, l’ouvrage de ces économistes, la semaine prochaine, cela ne fait-il pas une coïncidence tout aussi troublante ? Pourquoi tout le monde en veut autant au franc CFA ?

 

<i>Sortir de la servitude monétaire. A qui profite le&nbsp;franc&nbsp;CFA ?</i>, aux Editions La&nbsp;Dispute.
<i>Sortir de la servitude monétaire. A qui profite le&nbsp;franc&nbsp;CFA ?</i>, aux Editions La&nbsp;Dispute. DR

Relever les incohérences d’une monnaie ne signifie pas en vouloir au franc CFA. Il se trouve que, dès l’origine, cette monnaie a été perçue comme une corde laissée par la France au cou de ses anciennes colonies. Ce débat, selon les auteurs, a le plus grand mal à exister, et ceux qui s’y sont risqués avec courage depuis près de soixante-dix ans l’ont souvent payé cher. L’ouvrage se veut donc aussi un hommage au combat de ceux-là pour l’indépendance et la souveraineté.

 

Car la désuétude que déplore Carlos Lopes est une affaire d’indépendance et de souveraineté. Il pense, on l’imagine, au mécanisme du compte d’opération, par lequel les Etats africains doivent épargner un pourcentage élevé de leurs réserves de change auprès du Trésor français. L’image, humiliante, par laquelle certains illustrent ce mécanisme est celui du jeune homme arrivé à l’âge adulte, qui quitte le toit familial, mais doit faire virer la moitié au moins de son salaire sur le compte de ses parents. Servitude volontaire, dit-on, mais elle fait penser à une façon, subtile, pour la métropole, de reprendre l’indépendance politique accordée aux anciennes colonies. Thésauriser, chez l’ancien colonisateur, des fonds considérables qui pourraient financer le développement, la création d’emplois, c’est, selon les plus critiques, comme si ces anciens colonisés avaient peur de la souveraineté.

 

Aux critiques, certains hauts gradés des Banques centrales répondent avec virulence, et c’est tout juste s’ils ne traquent pas dans leurs carrières, ces économistes trop critiques.

 

Est-ce le cas ?

 

Les patrons de la BEAC et de la BCEAO réagissent d’une manière qui rappelle la propension d’une certaine élite, gravitant autour de la « mangeoire », à se déchaîner contre tous ceux qui osent critiquer la politique menée par le pouvoir qu’ils servent. Exactement comme ceux qui sont prêts à tout, pour ne pas perdre leurs privilèges.

 

Sortir de la servitude monétaire. A qui profite le franc CFA ? ouvrage collectif, par Kako Nubukpo, Martial Ze Belinga, Demba Moussa Dembele, Denis Durand, Hédi Sraieb, Massimo Amato, Bruno Tinel, Nadim Michel Kalife, Jérôme Maucourant et Ndongo Samba Sylla (éditions La Dispute).

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