La semaine de

Zuma dans ses derniers retranchements

Audio 05:21
Jean-Baptiste Placca
Jean-Baptiste Placca RFI

Thuli Madonsela a rendu hier, 14 octobre, son tablier de médiatrice de la République, laissant à Jacob Zuma un pli qui pourrait être source de nouveaux cauchemars et pour le chef de l’État et pour son ministre des Finances. Cet ultime bras de fer sert-il la démocratie ou bien l’affaiblit-il, au contraire ?

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Peut-être faut-il préciser que le contenu du pli en question est le dernier rapport de Thuli Madonsela sur l’influence qu’exercerait, sur Jacob Zuma, la famille Gupta, célèbre pour ses intérêts économiques, tentaculaires, jusqu’à il y a peu, dans le pays. Les fuites distillées par la presse laissent penser que la nomination du ministre des Finances, il y a un an, avait été précédée par un entretien d’embauche, passé par ce dernier chez les Gupta. Ce sont des allégations relativement graves, qui pourraient exposer le président Zuma à des poursuites pénales. Le fait que ces poursuites soient possibles est la preuve que les institutions, en Afrique du Sud, sont solides. Ce pays est une démocratie, bien ébranlée, certes, tout au long des sept années de présidence de Jacob Zuma, mais c’est une démocratie, incontestablement.

La justice sud-africaine est tout aussi crédible. La preuve, en dépit des manœuvres de dernière minute du président et du grand argentier, ce rapport ne sera pas enterré. Il y a peu de pays, sur ce continent, où le chef de l’Etat peut être à ce point poussé dans ses derniers retranchements du point de vue déontologique. Il est regrettable que le président Zuma offre si souvent le spectacle d’un dirigeant qui passe son temps à esquiver les règles, sinon à les violer, comme pour se protéger contre les institutions de son pays…

N’y avait-il pas, de la part de la médiatrice, une forme d’acharnement contre la personne du chef de l’Etat ?
 
La vraie question est de savoir si la démocratie peut s’accommoder de petits arrangements de resquilleurs. Il ne faut pas perdre de vue que cette juriste a grandi à Soweto. Elle a milité, vu et vécu les sacrifices de ce peuple pour venir à bout du système raciste qui les écrasait tous. Elle a travaillé et agi aux côtés des organisations de la société civile qui souhaitaient que la fin de la ségrégation raciale corresponde à une ère d’un réel mieux-être pour le plus grand nombre. Plus de vingt ans après l’avènement du système « un homme, une voix », tout observateur neutre peut constater, à l’œil nu, que le mieux-être en question demeure un rêve encore lointain pour l’immense majorité.

Lorsqu’il en est ainsi, l’on peut, soit subir en silence ou, quand on a un bagage comme le sien, s’allier aux prédateurs pour, selon l’expression d’Aimé Césaire, faire le blanc sur le dos de leurs sœurs et frères noirs. L’on peut aussi combattre le mal à la racine et c’est ce qu’elle a fait, notamment en s’insurgeant contre l’utilisation de millions de rands de fonds publics pour aménager la résidence privée du président à Nkandla. Ce n’est pas un acharnement. Mandela aurait sans doute approuvé.

Peut-on affirmer que les institutions fortes qui empêchent le président Zuma de gérer le pays comme bon lui semble sont, pour la plupart, des institutions héritées du régime…

… du temps de l’apartheid ? Ce n’est pas politiquement correct, mais c’est largement vrai. En marge de l’iniquité et du racisme, les Blancs sud-africains avaient conçu pour eux-mêmes des institutions crédibles et solides. Celles-ci ont été rafraîchies et modernisées durant la transition démocratique et constituent le socle de la nation arc-en-ciel voulue par Mandela. Thabo Mbeki y a apporté sa part de consolidation, et était tellement inquiet pour la démocratie qu’il a cru devoir empêcher Jacob Zuma de lui succéder. Ce faisant, il a commis des maladresses, dont Zuma s’est saisi pour le mettre en minorité au sein des instances dirigeantes de l’ANC.

Thabo Mbeki, désavoué par l’ANC, a démissionné avec une élégance dont on ne mesure la dignité qu’avec le recul d’aujourd’hui. Depuis que Jacob Zuma est à la tête de ce pays, la démocratie y a été souvent malmenée. Le pays se serait banalisé, si les institutions n’avaient pas eu de très bonnes fondations.

Et, très sincèrement, il est des jours où les Sud-Africains doivent se demander si Thabo Mbeki n’avait pas vu juste en émettant des réserves sur le rapport de l’homme Zuma au matériel. Jacob Zuma, chaleureux au demeurant mais tellement décevant, au regard des rêves servis par l’ANC à la majorité de leur peuple.
Et, pour reprendre l’expression de Barack Obama, l’Afrique n’a vraiment pas besoin d’hommes forts, aussi chaleureux fussent-ils, mais d’institutions fortes. C’est à ce prix et seulement à ce prix que l’Afrique du Sud continuera de tenir son rang en Afrique et dans le monde.

 

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