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Invité Afrique

Selon Nabila Mounib, «il faut mettre en place le Maroc démocratique»

Audio 05:31
Nabila Mounib, l'une des figures de la Fédération de la gauche démocratique.
Nabila Mounib, l'une des figures de la Fédération de la gauche démocratique. STRINGER / AFP

Au Maroc, les gens sont révoltés par la mort atroce de Mouhcine Fikri, ce jeune vendeur de poissons qui a été broyé par une benne à ordures, alors qu'il tentait de récupérer la marchandise qu'on lui avait confisquée. C'était vendredi dernier dans la ville côtière d'Al-Hoceima. Depuis, des manifestations ont éclaté dans une quinzaine de villes du royaume. Nabila Mounib, l'une des figures de la Fédération de la gauche démocratique, qui a obtenu 2 sièges aux législatives du 7 octobre, a pris part aux manifestations. Elle est l'invitée Afrique ce jeudi.

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Nabila Mounib, le Parquet marocain affirme que Mouhcine Fikri a été victime d’un homicide involontaire et que personne n’a donné l’ordre de broyer le malheureux dans une benne à ordures. Quelle est votre réaction ?

Nabila Mounib : Nous attendons le verdict final. Aujourd’hui, comme vous le savez, il y a eu des manifestations dans plus de cinquante villes marocaines, etc. Donc pour apaiser un petit peu les âmes, je pense qu’on annonce des choses comme ça, mais ce n’est pas le verdict final. On attend toujours que l’on détermine avec précision les différents responsables. C’est-à-dire que pour prendre sa marchandise et ordonner à ce qu’on la détruise il y a des procédures à suivre qui n’ont pas été respectées. Donc pourquoi ça n’a pas été respecté ? Ceci est une des causes qui a rendu Mouhcine fou de rage et qui a fait qu’il y a eu ce geste malheureux qui a conduit à sa mort.

A la suite de ce drame le ministre de l’Intérieur a rendu visite à la famille du défunt. Le Parquet a déféré onze personnes dont deux policiers devant le juge d’instruction. Est-ce que tout cela va dans le bon sens ou est-ce que tout cela vous paraît dérisoire ?

Non, je pense que tout cela va dans le bon sens jusqu’à présent. Mais aujourd’hui, ce que je voudrais, c’est que les responsables soient punis, et que surtout à partir de cette affaire-là, que l’on prenne les mesures pour éradiquer les causes, justement, de ce commerce informel, de ce système D qui se développe en plus en plus ; de ces gens qui vendent n’importe quoi sur les trottoirs.
Donc il faut absolument que l’on mette en place une vraie régionalisation, qu’on mette en place des projets pour les jeunes, des procédures pour éradiquer la rente, les passe-droits, etc. Tout ça pour mettre en place le Maroc démocratique, le Maroc Etat de droit qui profite à tous, et que les Marocains sentent enfin qu’ils sont citoyens dans leur pays.

Vous parlez système D. Le malheureux Mouhcine Fikri est mort parce qu’il refusait qu’on détruise sa marchandise, mais en même temps cette marchandise, qui était du poisson de provenance inconnue, était jugée impropre à la consommation. Alors est-ce que ce drame ne pose pas aussi la question de la surpêche, de la vente en contrebande et de ce que vous appelez ce commerce informel ?

Le commerce informel et surtout des gens qui pêchent avec de grands bateaux et que tout le monde connaît, pendant la période de repos biologique. Comment se fait-il que ces gens-là ne soient pas punis et qu’on punisse toujours en bout de chaîne les petits malheureux qui mettent toutes leurs économies pour acheter du poisson pour pouvoir survivre, eux et leur petite famille ? C’est ça la grande question.
Parce que nous, nous avons dit que pour mettre en place un système économique mixte et fort, il faut d’abord arrêter l’hémorragie de la rente et des passe-droits et que l’on punisse les gens responsables de crime économique. Il y a 40 % de jeunes qui sont au chômage dans les grandes villes marocaines ! Donc c’est un fléau terrible qui fait que beaucoup de jeunes, même diplômés, ont recours à ce genre de bricolage pour survivre.

Après la mort atroce de Mouhcine Fikri tout le monde a pensé, bien entendu au suicide d’un autre vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi. C’était en Tunisie en décembre 2010. Est-ce que le supplice de Mouhcine Fikri peut provoquer un printemps marocain comme celui du 20 février 2011 ?

Vous savez, on a eu des Bouazizi avant le Bouazizi de Tunisie. Nous avons eu plein de gens qui se sont immolés par le feu. Donc en fait, aujourd’hui ce n’est pas craindre un autre printemps arabe devant nous. Parce qu’au Maroc quand même, lorsqu’il y a eu le printemps arabe - entre guillemets - il y a eu le mouvement du 20 février qui était un mouvement pacifiste, qui s’était présenté avec une plateforme de 20 points, monarchie parlementaire, liberté, etc. Donc nous avons l’habitude au niveau de la société civile de manifester pacifiquement, etc. Donc notre militantisme, il est autre. Aujourd’hui l’attente des Marocains c’est vraiment des signaux en direction de l’Etat de droit, enfin, cent ans après la décolonisation, quand même !

Nabila Mounib, vous voulez défendre les opprimés, mais aux dernières législatives d’octobre la coalition que vous représentez, la Fédération de la gauche démocratique, n’a obtenu que deux sièges de députés. Vous êtes loin derrière les islamistes du PJD et les monarchistes du PAM.

Depuis l’annonce de l’organisation des élections on n’a pas cessé de nous rabattre les oreilles avec une bipolarité qui existerait au Maroc entre un pôle conservateur à la tête duquel on a le PJD et un pôle « moderniste » à la tête duquel nous avons le dernier-né des partis du Makhzen…

Du Palais royal ?

Voilà, exactement. Donc nous avons tout fait pour montrer aux Marocains que l’on représentait une troisième voix pour le changement démocratique. Et vous savez qu’après les élections les résultats étaient les suivants ; nous sommes premiers dans toutes les grandes villes en tant que gauche. Premiers, bien avant tous les partis qui se disent de gauche au Maroc. Et souvent on est arrivé troisième dans les grandes villes.

Mais comme vous savez, il y a 39 000 bureaux de vote dans villes et villages. Et dans les villages on n’avait pas de superviseur pour surveiller. Donc dans les villes ça a été, on a eu de très, très bons scores. Mais dans les villages on a eu parfois zéro [voix], là où on a des conseillers. Et en plus, l’argent a coulé à flots, les autorités ont soutenu le PAM et bien sûr le PJD a profité du terreau qui était préparé par le Makhzen, à savoir la destruction de l’école marocaine, la destruction de l’environnement culturel.
Donc je pense que si ces élections étaient libres et transparentes, la Fédération aurait pu avoir au moins un groupe parlementaire. Et finalement, on me dit : vous n’avez pas le seuil de 3 %. J’ai ris quand j’ai vu ça. Et j’ai bien compris que le Makhzen avait toujours peur de l'intelligentsia, de la gauche. Et peut-être que ma voix dérange trop et cette voix-là aujourd’hui, elle n’est pas prête de rentrer au Parlement. C’est ce qu’on a décidé. Pas le peuple, mais les gens qui gouvernent aujourd’hui dans notre pays.

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