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Invité Afrique

A. Glaser : «L’Afrique se bunkérise, on voit émerger une Afrique des Africains»

Audio 04:49
Antoine Glaser, journaliste et écrivain, spécialiste de l'Afrique.
Antoine Glaser, journaliste et écrivain, spécialiste de l'Afrique. (Archive personnelle d'Antoine Glaser)
Par : Jean-Jacques Louarn
11 mn

La Cour Pénale Internationale est sur la sellette. La Cour a ouvert dix enquêtes dans neuf pays dont 8 en Afrique ! Trois semaines avant l'ouverture - ce mercredi à La Haye - de l'Assemblée des Etats parties qui ont ratifié le statut de Rome, le Burundi, l'Afrique du Sud et la Gambie ont annoncé leur retrait de la CPI. Selon l'analyste Antoine Glaser, la cour n'est pas seulement critiquée par les pays dirigés par des autocrates. Elle l'est aussi par des sociétés civiles, des intellectuels africains. Cette remise en cause de la CPI est révélateur, selon Antoine Glaser, d'un mouvement beaucoup plus profond: un recentrage de l'Afrique sur elle-même.

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RFI : Antoine Glaser, vous dites que le retrait de la CPI du Burundi, de l’Afrique du Sud et de la Gambie est emblématique d’une « bunkérisation de l’Afrique ». Ça veut dire quoi ?

Antoine Glaser : La bunkérisation de l’Afrique, pas simplement les chefs d’Etat, mais on voit bien qu’un certain nombre de pays africains maintenant sont extrêmement réticents vis-à-vis en tout cas des anciennes puissances occidentales et des anciens pays coloniaux. On voit que la bunkérisation, c’est le refus de recevoir désormais des leçons de gouvernance et également de justice.
On sent que c’est aussi la prise en compte de ces pays, et en particulier des chefs d’Etat, avec la mondialisation, qui ont le monde entier dans leur salle d’attente. Maintenant, ils se sentent beaucoup plus forts qu’auparavant et ils se bunkérisent. Ça veut dire qu’ils se referment et ils verrouillent non seulement leurs frontières, mais aussi à toute forme de démocratie dans leur pays.

Pour résumé, vous dites que l’Afrique se sent courtisée, mais aussi agressée. Cette agression extérieure et ce sentiment ressenti en Afrique, c’est un mouvement de fond durable, diriez-vous, mais avec quelles conséquences ?

Je pense que c’est un mouvement qui est durable parce que lorsque l’on dit que ce sont les chefs d’Etat africains qui finalement refusent la Cour pénale internationale, il n’y a pas qu’eux. Quand vous avez des opposants, en particulier en Côte d’Ivoire, qui reprochaient au président ivoirien Alassane Ouattara d’avoir poursuivi Laurent Gbagbo, mais pas finalement d’autres ressortissants ivoiriens, en considérant que maintenant la justice nationale ivoirienne était en mesure de juger des Ivoiriens.
Maintenant, vous avez une forme de nationalisme et c’est évident que ce retrait est un retrait qui va bien au-delà, finalement, de simplement la justice. C’est un mouvement endogène sur le continent africain. Regardez le nombre d’intellectuels maintenant qui disent : on n’a plus besoin d’être tournés, soit vers la tour Eiffel, Big Ben, Washington ou encore les Etats-Unis. Réglons les problèmes entre nous, quels qu’ils soient. Retrouvons-nous entre Africains. C’est vraiment, à mon avis, quand même l’Afrique des Africains qu’on voit émerger maintenant.

Cette « bunkérisation » serait l’âge de la maturité dans les relations internationales, dans les relations qu’entretient l’Afrique avec le reste du monde ?

Absolument. Bien évidemment, la bunkérisation a un aspect négatif, des gens qui s’enferment, mais en même temps, c’est aussi une ouverture à soi-même, un développement endogène et une réflexion de l’Afrique des Africains. C’est très important aussi pour les Africains qui souvent disent toujours : on n’a pas l’estime de nous-mêmes, on nous maltraite et autres. C’est une bunkérisation qui peut être positive dans certains cas.

Revenons à la CPI. Le temps de la justice, et notamment internationale, est un temps long. Elle fait des efforts. Des enquêtes ou des enquêtes préliminaires sont engagées sur la Géorgie, la Colombie, l’Irak, la Palestine…

Franchement, ça reste quand même des examens, des enquêtes préliminaires. On nous annonce toujours que la CPI veut enquêter sur les prisons secrètes de la CIA en Europe, en sachant pertinemment que… Comment les Etats-Unis vont laisser un jour un Américain être jugé par la CPI ? Ça paraît totalement invraisemblable, alors que les neuf pays, quand même, qui sont toujours dans le collimateur concrètement de la CPI où il y a des procès engagés, c’est quand même toujours Côte d’Ivoire, République démocratique du Congo, Centrafrique, Mali, Ouganda, Soudan... Même si c’est vrai que maintenant il y a, de la part de Fatou Bensouda [la procureure de la CPI ; NDLR], une vraie volonté de démarrer des enquêtes préliminaires sur d’autres pays, en particulier occidentaux.

Ce qui est important quand même, il faut le dire, pour un pays, même un chef d’Etat, au-delà même de la poursuite réelle, c’est certain qu’ils sont extrêmement agacés de la médiatisation concernant aussi des accusations de crimes contre l’humanité ou de crimes de guerre. Ça demeure quand même quelque chose d’important au niveau de la CPI.

Souvent les présidents africains, même s’ils savent qu’ils ne sont jamais poursuivis, comme le président Omar el-Béchir qui est poursuivi par la CPI, mais qui peut se promener sur l’ensemble du continent et qui est soutenu par ses pairs africains, en termes d’image, c’est quand même extrêmement négatif. A mon avis, ce qui reste et qui restera à la CPI, en termes d’image et médiatisation, ça reste quand même extrêmement important à l’heure des réseaux sociaux, de pouvoir faire circuler les informations sur des crimes qui ont pu être commis en Afrique.

En Afrique ou ailleurs. Il y a l’exemple du procès d’Hissène Habré à Dakar. Cela pose la question d’une cour de justice permanente sur le continent. Etait-ce un temps fort ?

C’est quelque chose qui était extrêmement important, qui n’a pas du tout été critiqué et qui a été applaudi par l’ensemble du continent africain. Encore une fois, c’est très important que les Africains puissent se juger eux-mêmes, et que même des sociétés civiles africaines puissent s’emparer de l’exemple de ce qui s’est passé à Dakar avec la poursuite d’Hissène Habré devant une cour de justice africaine, pour pouvoir avancer.

 

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