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Peter Ghys (ONUSIDA): « Le dépistage nécessite plus d’attention aujourd’hui »

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Peter Ghys, directeur du département information stratégique et développement à l'ONUSIDA.
Peter Ghys, directeur du département information stratégique et développement à l'ONUSIDA. unaids.org/fr/

C'est aujourd'hui la Journée mondiale de la lutte contre le Sida. Selon l'OMS, des progrès ont été enregistrés à l'échelle de la planète : en 5 ans, les décès ont reculé de 45% et 18 millions de personnes ont désormais accès aux traitements. C'est un million de plus qu'il y a un. Si l'Afrique subsaharienne, avec plus de 26 millions de malades, reste la zone la plus touchée, elle enregistre aussi des évolutions positives, notamment chez les enfants. Peter Ghys, directeur du département information stratégique et développement à l'ONUSIDA répond à RFI.

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RFI : Peter Ghys, malgré l’amélioration de l’accès au traitement le taux d’accès reste de 54 % en Afrique australe orientale, seulement de 28 % en Afrique de l’ouest et du centre. Quels sont les obstacles qui perdurent ?

Peter Ghys : Déjà la situation est très différente dans différentes parties de l’Afrique. Le fait déjà que la prévalence – c’est-à-dire la proportion de la population adulte qui vit avec le VIH – est beaucoup plus élevée en Afrique australe et de l’Est, fait que c’est une priorité pour beaucoup de ces pays. Beaucoup de ressources sont dirigées aux problèmes du VIH. Et donc les pays qui présentent aujourd’hui le taux de couverture du traitement le plus élevé, souvent sont situés dans cette partie de l’Afrique. Par exemple le Botswana ou la Namibie.
En Afrique de l’Ouest et du Centre c’est différent. Beaucoup de pays ont des taux de prévalence entre 1 % par exemple pour le Sénégal, jusqu’à 5 ou 6 % pour des pays comme le Cameroun ou encore la République centrafricaine. Et donc il est évident qu’il y a d’autres problèmes de santé et d’autres problèmes de développement qui prennent la priorité dans les priorités du gouvernement. Il y a des exceptions comme par exemple le Sénégal qui connaît un taux de traitement élevé. Il y a d’autres pays où les taux de couverture sont faibles, autour de 20 % ou de 30 %.

Et donc quels sont les principaux défis à relever pour diminuer encore la transmission du virus ?

Aujourd’hui l’étape où il faut le plus d’attention c’est le dépistage des personnes. Il y a beaucoup de personnes qui ne sont pas conscientes qu’elles vivent avec le VIH parce qu’elles n’ont pas été diagnostiquées. Nous pensons qu’il y a plusieurs évolutions qui vont permettre de combler cette lacune et notamment faire en sorte que le test de dépistage ne soit pas vraiment quelque chose qui se fait par le médecin ou en milieu médical, mais qui soit aussi pratiqué dans les communautés qui sont à risque.
Et beaucoup de pays sont en train de regarder les possibilités de permettre à des individus aussi de faire leurs propres tests.

Des lacunes sont en lien avec des facteurs qui sont liés aux systèmes de santé eux-mêmes. Par exemple, les personnes peuvent se trouver très loin d’un centre de santé. Ensuite il y a aussi bien sûr des pays qui sont des pays pauvres et donc ce sont des pays qui vont dépendre d’une aide internationale pour leur permettre de monter tous ces programmes. Aujourd’hui nous reconnaissons qu’une réponse idéale pour les pays à revenus faibles et moyens, il faudrait 26 milliards de dollars US par année et actuellement nous sommes à peu près à 19 milliards.

Et qu’en est-il justement de ces populations clé à risques : prisonniers, prostituées, migrants ?

Il y a certaines populations clé où il est clair que la tendance des nouvelles infections est plutôt à la hausse. Et c’est le cas pour les hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes et aussi pour les personnes qui s'injectent des drogues.
Pour les professionnels du sexe nous ne voyons pas de diminution non plus. Il est vrai que ce sont des populations où des efforts spéciaux sont nécessaires. Mais dans beaucoup de pays qui sont quand même des populations qui sont mises en dehors de la société. Ces personnes souvent ont du mal à être diagnostiquées, mais aussi ont dû mal à accéder au traitement de la même façon que le reste de la population.

Si les nouvelles infections chez les enfants ont fortement diminué en cinq ans – moins 66 % en Afrique orientale et australe, moins 31 % en Afrique de l’Ouest – en revanche votre dernier rapport montre que les filles adolescentes sont particulièrement à risque. Pourquoi ?

La plus forte diminution c’est effectivement chez les enfants. Cela est beaucoup dû au programme pour empêcher ou réduire la transmission de la mère à l’enfant. Effectivement, les jeunes femmes sont à risque élevé parce que quand on regarde les taux d’infection entre 15 et 19 ans, entre 80 et 90 % des infections se font chez des jeunes femmes.
Il s’agit de facteurs sociétaux surtout. Dans beaucoup de sociétés les femmes peuvent commencer les rapports sexuels à un âge assez jeune. Et c’est exactement à ce jeune âge aussi où elles n’ont pas beaucoup de pouvoir pour déterminer les conditions de leurs rapports sexuels.
Il y a des moyens de prévention qui sont là, par exemple le préservatif, mais ce sont des moyens de prévention qui ne sont pas totalement sous le contrôle de la jeune fille. Et donc il y a aussi des travaux de recherche [en cours] pour que les jeunes femmes aient accès à des moyens de prévention qu’elles-mêmes puissent contrôler. Aussi c’est un problème de conscience du risque. La scolarité est quelque chose de très important parce qu’elle va permettre d’avoir des connaissances, mais aussi d’avoir peut-être un environnement où la personne est moins à risque.

Est-ce que les progrès médicaux s’accompagnent d’une meilleure acceptation des malades ou la stigmatisation est-elle encore forte ?

La stigmatisation reste importante, bien sûr. Lutter contre cette stigmatisation fait partie de la réponse contre le Sida et elle est très nécessaire. Maintenant,...  une approche qui est assez récente pour l’Afrique c’est la prophylaxie : c’est à dire quand on a un risque très élevé, on prend les médicaments pour éviter qu’on devienne infecté par le VIH.

Actuellement en Afrique il y a plusieurs pays qui sont en train de mettre en place des programmes qui utilisent cette approche, par exemple l’Afrique du Sud, qui a un programme pour les professionnels du sexe de façon globale pour tout le pays. C’est entré dans leur stratégie nationale. Il y a aussi un pays comme le Kenya. Je pense qu’il y a des pays en Afrique de l’Ouest aussi qui sont en train d’évaluer ou d’avoir des projets pilotes avec cette approche.

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