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Ebrima Sall (Codesria): «Le régime de Jammeh était fragilisé à tous les niveaux»

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Le président gambien sortant Yahya Jammeh lors d'un meeting de campagne à Sukuta Village le 28 novembre 2016.
Le président gambien sortant Yahya Jammeh lors d'un meeting de campagne à Sukuta Village le 28 novembre 2016. Guillaume Thibault/RFI

Codesria, le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique." > Yahya Jammeh a créé la surprise hier en Gambie. Le chef de l'Etat, qui gouvernait sans partage depuis 22 ans, a reconnu sa défaite à l'élection présidentielle. Le scrutin était présenté comme une simple formalité, sans suspense... Et finalement, c'est la fin du pouvoir autoritaire de Yahya Jammeh. Pour en parler, nous recevons Ebrima Sall, secrétaire exécutif du Codesria, le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique.

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RFI : Ebrima Sall, vingt-deux ans de pouvoir, cinq élections remportées à chaque fois par Yahya Jammeh, mais contestées. Pourquoi les choses sont-elles différentes cette fois-ci ?

Ebrima Sall : Je pense que les conditions mêmes déjà sont différentes. Le pays est dans une situation économique très, très difficile. Le tourisme ne marche pas bien, le commerce ne marche pas bien... La situation économique du pays est très difficile, donc les gens avaient vraiment besoin d’un changement.
La deuxième raison c’est que l’opposition est beaucoup mieux organisée cette fois-ci. Ils ont réussi quand même à s’entendre et à faire le tour du pays, à présenter une image d’unité à la population.
Il y a aussi deux autres facteurs qui ont joué cette fois-ci. La diaspora est mobilisée très fortement, les réseaux sociaux ont fonctionné. Donc il y a une coordination entre ce qui se fait à l’intérieur et ce qui se fait à l’extérieur, et les gens ont vraiment travaillé encore de concert.
Et enfin, une quatrième raison qui est aussi importante que les autres, c’est qu’il s’est mis presque tout le monde à dos. La dernière chose c’est quand il a déclaré les Mandingues, qui sont le groupe ethnique majoritaire au niveau du pays, comme [étant] des étrangers. Ça, c’était quand même un peu trop fort et ça a été très fortement ressenti par tous ces [gens] ne l’ont pas bien pris. Donc tous ces facteurs-là font que cette fois-ci il était vraiment difficile pour lui de remporter les élections.

Est-ce que ça signifie que Yahya Jammeh a pu être incité à quitter le pouvoir ?

Incité à quitter le pouvoir, je ne dirais pas ça. Je crois que la pression sur lui a été très, très forte. Et évidemment, je pense que ses amis ont dû lui parler. Mais je pense que le facteur déterminant a été le fait qu’il y a eu une meilleure organisation de l’opposition et la population a souhaité un changement. Les chiffres sont très parlants.

On a l’impression d’ailleurs qu’il se passait quelque chose depuis plusieurs mois déjà. Depuis les grandes manifestations du mois d’avril pour réclamer des réformes, pour dénoncer la mort en détention de l’opposant Solo Sandeng. Est-ce que ce mouvement de protestation a joué un rôle dans ce qui se passe aujourd’hui ?

Absolument, absolument… Ça c’était un tournant. Je crois que l’assassinat de Solo Sandeng et le mouvement du mois d’avril ont constitué un tournant. Le mécontentement ne date pas d’aujourd’hui. Quand les gens ont commencé à s’organiser et à braver un peu les mesures d’intimidation, les arrestations, la peur qui a suivi l’exécution des prisonniers il y a quelques années… Tout ça a commencé à se manifester d’une nouvelle manière quand l’opposition s’est organisée pour descendre dans la rue. Ça ne faisait pas partie de la culture politique du pays.

Le fait que cela ait pu arriver, que les gens aient pu manifester, est-ce que cela signifie que le régime était fragilisé ?

Le régime était déjà fragilisé parce qu’il y a eu des mécontentements à plusieurs niveaux. Je pense même que parmi les forces de sécurité il y a un certain mécontentement qui se faisait sentir. Les limogeages en série des personnes qui étaient reconnues comme étant incompétentes à plusieurs niveaux, ça a fragilisé un peu les forces de sécurité. En même temps aussi, ils vivent dans la population, ils entendent les gens s’exprimer. Ils voient les gens vivre dans la douleur et ça ne laissait pas l’armée, et les forces de sécurité aussi, indifférentes.

Malgré tout ce que vous décrivez, on a l’impression que ce résultat a vraiment surpris tout le monde. L’élection était considérée comme un scrutin sans aucun suspens. Est-ce que Yahya Jammeh souhaitait quitter le pouvoir ?

Ça c’est difficile à dire. Il ne [le] laissait pas voir. En tout cas dans ses attitudes et ses déclarations il ne laissait pas entendre qu’il s’apprêtait à partir. Mais on peut imaginer qu’intelligent [comme] il est, il a dû quand même se rendre compte que la situation était très, très difficile. Je pense que ce qui s’est passé, c’est qu’il n’avait plus la maîtrise de l’appareil qu’il avait [autrefois].

Qu’est-ce qui lui manquait, par exemple ? A quel niveau il a été lâché ? Vous avez mentionné les forces de sécurité. Au niveau politique qu’est-ce qui s’est brisé pour que Yahya Jammeh se dise qu’il valait mieux renoncer ?

Il y croyait quand même presque jusqu’au bout. Ce sont les chiffres qui l’ont surpris, à mon avis. Je pense que la victoire est tellement massive qu’il était difficile de faire autrement. Yahya Jammeh fait une lecture de la situation du pays : il se rend dans le pays et il voit les réactions qu’il reçoit. Pendant la campagne, il arrivait dans des villages où les gens le huaient. Et puis il n’arrivait pas à mobiliser une grande foule dans certaines localités, alors que quand l’opposition se présentait la foule était très, très grande. Donc il y avait des signaux qui montraient que finalement les gens vraiment ont pris leur distance vis-à-vis de lui et, au fond, je crois qu’il n’avait pas tellement le choix.

Mais quand même, c’est une décision qui arrive extrêmement rarement. Quelqu’un qui est au pouvoir depuis plus de vingt ans, qui exerce un pouvoir extrêmement autoritaire et qui reconnaît le résultat d’une élection, c’est très surprenant, non !?

C’est surprenant. Et la surprise n’est pas seulement de son côté. La surprise est même de l’intérieur parce plusieurs personnes pensaient – et moi y compris – que finalement l’opposition était un peu trop optimiste en pensant qu’il allait organiser les élections pour les perdre. Et cette fois-ci je pense que Yahya Jammeh y est allé en y croyant, mais il s’est retrouvé face à une force beaucoup plus grande qu’il n’imaginait. Je pense que c’est une conjonction de faits. Mais je mettrais, moi, [comme] facteur principal, le fait qu’encore une fois les conditions avaient changé. Les gens ont surmonté la peur. Ils étaient beaucoup plus déterminés à opérer le changement et ils étaient beaucoup mieux organisés.

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