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Rendez-vous culture

«Sous les rayons du soleil», un film documentaire du Russe Vitaly Manski

Audio 05:08
Une image du film <i>Sous les rayons du soleil, </i>un documentaire réalisé par Vitaly Manski.
Une image du film <i>Sous les rayons du soleil, </i>un documentaire réalisé par Vitaly Manski. http://cineuropa.org
Par : Muriel Pomponne
14 mn

Le cinéaste russe Vitaly Manski rêvait de tourner un documentaire en Corée du Nord. Il est parvenu à entrer en contact avec des fonctionnaires nord-coréens et, après deux ans de pourparlers, il reçoit l’autorisation de Pyongyang à tourner en Corée du Nord. Les autorités lui proposent un scénario, l’histoire d’une écolière qui se prépare à adhérer à l’Union des enfants.

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La première scène montre la petite fille Zin Mi, chez elle devant sa fenêtre, devant un beau bégonia. Elle dit : « Mon père me dit que la Corée, c’est le plus beau pays du monde. Il se trouve à l’Est du globe, et le soleil se lève d’abord chez nous ».

Nous allons suivre Zin Mi tout au long du film intitulé en russe Sous les rayons du soleil, le soleil étant bien sur le leader nord-coréen Kim Jong-un. Vitaly Manski a filmé cette famille mais il n’a pas pu les rencontrer !

Il raconte : « Lors du voyage d’observation, quand on m’a présenté le scénario sur cette petite fille et sa famille, j’ai dit  : " D’accord, faisons connaissance avec cette famille ! ". Et on m’a répondu que ce n’était pas indispensable. J’ai dit : " Mais comment est-ce possible ? Je vais filmer les gens, je veux les voir ! " Et, tout au long de ce voyage, je me suis battu pour avoir le droit de rencontrer mes futurs personnages mais ça m’a été refusé. »

Vitaly Manski a juste eu le droit de choisir entre 5 enfants qui lui ont été présentés dans le bureau du directeur de l’école. Il a choisi celle dont le père était journaliste et la mère travaillait dans une cantine. Il s’est dit que c’était des professions qui lui permettraient de voir des lieux intéressants. La famille habitait avec les grands-parents dans un petit appartement près de la gare, ce qui devait permettre aussi de faire des rencontres. Mais au moment du tournage, tout avait changé, la famille s’est retrouvée sans les grands-parents dans un grand trois pièces dans un quartier moderne, près d’un jardin d’enfants, le père est devenu technicien dans l’habillement dans une usine où les quotas sont dépassés de 200%, et la mère est ouvrière dans une usine de lait de soja. On la verra se mettre en rang avec ses camarades, obéissant aux ordres des fonctionnaires, en gris, qui apparaissent avant chaque plan.

« Souriez, quand la chef d’équipe parle, tout le monde doit sourire ! Camarades, enfants et adultes aiment notre lait de soja, et donc nous allons produire encore plus de variétés différentes de lait de soja pour notre pays. Au nom des futures générations, nous devons travailler avec plus d’énergie, pour produire encore plus de lait de soja ! »

La chef d’équipe répond : « Vous êtes peut-être allées voir l’exposition de fleurs et vous avez pu voir le beau bégonia cultivé par Zin Mi et sa mère. C’était la plus belle fleur de l’exposition. Hier, à l’occasion de l’anniversaire de notre cher Kim Jong-un, Zin Mi a rejoint l’Union des enfants. Félicitons tous ensemble sa maman ! » Applaudissement.

Il y a de nombreuses scènes où les ouvrières rient et applaudissent sur commande.

Vitaly Manski n’a jamais pu être seul pendant le tournage, comme il le raconte. « Il n’y a pas de mot pour décrire les conditions de tournage… Même en prison, on a pu tourner plus librement qu’en Corée du Nord ! Dès l’aéroport, on nous a pris nos passeports, et sans passeport et sans accompagnateur, on ne pouvait pas quitter l’hôtel. Pendant le transport, on devait enfermer notre matériel dans les valises et ne le sortir que sur le lieu du tournage. On ne pouvait filmer qu’après avoir reçu le feu vert de l’accompagnateur ».

Et une fois rentré à l’hôtel, les images étaient confisquées, visionnées, et ce qui ne plaisait pas était supprimé. Alors Manski a décidé de feindre. Discrètement, il a laissé tourner sa caméra et il a tout filmé, y compris ce qui devait rester hors champs, et il a gardé une copie.

Avec une centaine d’heures de rushes, il va faire un montage qui permet de rendre compte des conditions de tournage et de l’absence totale de liberté des personnages.

Un montage qui montre la propagande

Ainsi, la scène du repas repasse en boucle avec le même dialogue ou presque. Zin Mi est assise avec son père et sa mère à la table du repas, sous les portraits de Kim Il-sung et Kim Jong-il. Kim Jong-un passe à la télé.

« Mange du kimchi.
- Oui.
- Zin Mi... Tu dois manger beaucoup de kimchi !
- Mais j’en mange beaucoup !
- Le kimchi est notre plat national.
- Si tu consommes 100 g de kimchi, et 70 g de bouillons de kimchi par jour, alors tu auras toutes les vitamines essentielles.
- Oui, je sais.
- Qu’est-ce que tu sais ?
- Je sais aussi que le kimchi empêche le vieillissement et le cancer ! »

La scène se termine par un grand éclat de rire ! Elle est reprise quatre fois de suite avec des interventions des fonctionnaires qui exigent toujours plus de sourire, plus d’enthousiasme.

On voit bien sûr Zin Mi à l’école. Avec ces camarades, elles se frottent les mains près du radiateur pour se réchauffer, en attendant qu’arrive le professeur. Sous les portraits de Kim Il-sung et Kim Jong-il, la leçon porte sur la façon dont le respecté généralissime Kim Il-sung a chassé les agresseurs japonais. Les anciens combattants sont très présents. Lors de la fête de l’Union des enfants, et aussi à l’école où un ancien combattant vient raconter la guerre contre les Japonais. Mais même lui ne peut pas parler comme il veut. Les fonctionnaires en gris sont là pour lui indiquer ce qu’il doit dire, le reprendre le cas échéant. Dans son uniforme bardé de médailles, il fait pitié à obéir comme un enfant.

Mais parfois, l’absurdité de la situation dépassait les capacités du cinéaste à filmer. Ainsi, Manski a insisté pour voir la famille pendant leur congé, leur repos. Et un jour...

« Voilà, on a pris en compte votre demande et on a une surprise pour vous ! Et on nous emmène sur un hippodrome de luxe construit pour Kim Jong-il... Et on voit arriver notre famille toute équipée en costume de jockey sur mesure, avec des petits chapeaux en cuir, des cravaches, des bottes. Et on nous dit : " Voilà, quand ils ont du temps libre, ils font du cheval ! " Et moi, j’ai été tellement choqué que je leur ai dit : " Je ne vais pas filmer ça ! Allez au diable ! "»

Vers la fin du film, on voit Zin Mi en gros plan qui pleure. La pression du film pour ses petites épaules ? Pour Vitaly Manski, ces larmes signifient la fin de l’enfance, et donc de la seule période de la vie dans ce pays où l’on a un peu de sentiment de liberté.

Les plans de coupe montrent une ville où tout est ordonné, où les passants ont l’air de se déplacer comme à l’armée, aucune spontanéité.

Un film désavoué par Pyongyang

Le film a été présenté à Moscou dans plusieurs salles de cinéma. Mais le gouvernement nord-coréen a demandé à Moscou d’interdire sa diffusion. La Russie, soucieuse de ne pas se fâcher avec Pyongyang, a empêché la diffusion dans les cinémas municipaux mais a laissé les salles privées faire comme elles l’entendaient. Le film a donc pu être diffusé.

Vitaly Manski a appris que Zin Mi avait ensuite été désignée pour remettre un bouquet de fleurs à Kim Jong-un lors de la cérémonie de clôture du congrès du parti qui a eu lieu en mai dernier, le premier congrès du parti depuis trente ans.

Le documentariste a tourné il y a quelques années un documentaire à Cuba. Pour lui, Cuba est beaucoup plus libre que la Corée du Nord. Et il pense que les Cubains se remettront de l’expérience socialiste en une génération, alors qu’en Corée du Nord, le retour à ce qu’il appelle « la vie normale, civilisée », prendra au moins deux générations.

Vitaly Manski a créé un festival de films documentaires à Moscou, qui s’appelle Artdocfest, qui montre des films documentaires souvent militants et pas toujours bien vus du pouvoir. Ainsi l’année dernière, un film était consacré à Boris Nemtsov, l’opposant assassiné. Cette année, le film d’ouverture était consacré à Piotr Pavlenski, l’artiste qui utilise son corps ; il s’est notamment cousu la bouche un jour pour protester contre la censure. Le festival ne reçoit donc aucune subvention et est régulièrement menacé d’interdiction. Quant à Vitamy Manski, d’origine ukrainienne, il n’habite plus à Moscou mais à Riga, en Lituanie. Et quand on lui demande pourquoi, il répond : « Pour pouvoir respirer ! »

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