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L'ONU et l'Afrique: J-M Guéhenno fait le bilan de la présidence Ban Ki-moon

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Jean-Marie Guéhenno, président et directeur général de l’International Crisis Group à compter du 1er septembre.
Jean-Marie Guéhenno, président et directeur général de l’International Crisis Group à compter du 1er septembre. RFI

Ban Ki-moon a cédé sa place officiellement hier, le 1er janvier après dix années au poste de secrétaire général des Nations unies. Des dossiers il en a vu passer, des dossiers africains notamment. Quel bilan peut-on tirer de sa présidence, pour le continent ? Pour y répondre, Jean-Marie Guéhenno, président de l’ONG International Crisis Group, ancien diplomate français et ancien chef des opérations de maintien de la paix des Nations unies, fin connaisseur de l’Afrique, est l’invité d’Afrique matin.

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RFI : Vous étiez encore chef des opérations de maintien de la paix des Nations unies lorsque Ban Ki-moon est devenu président de l’ONU en 2007. Quelle image gardez-vous de lui et de son rapport au continent africain ?

Jean-Marie Guéhenno : Ban Ki-moon au départ ne connaissait pas beaucoup le continent africain, mais peu à peu il s’est de plus en plus engagé dans ce continent parce que c’est là que beaucoup d’opérations de maintien de la paix sont déployées. Je me souviens qu’un de ses premiers voyages a été pour aller en République démocratique du Congo. Parce qu’il avait bien conscience que c’était une région où il fallait que l’ONU essaie de faire avancer les choses et en étant dix ans plus tard, on est encore en crise en RDC.

En Somalie, les Nations unies œuvrent aux côtés de l’Union africaine pour lutter contre les islamistes shebabs et pour appuyer le processus politique. Mais qu’il s’agisse de l’activité terroriste, des élections régionales actuelles entachées de fraudes ou du triple report de l’élection présidentielle, on a plutôt le sentiment d’un échec.

Après le retrait précipité de la mission des Nations unies, après la tragédie de Black Hawk Down, on a laissé la Somalie dans une situation de chaos et on paie le prix de ce départ précipité. Je crois qu’aujourd’hui pour avancer en Somalie il faut, au fond, avoir une alliance entre les pays qui s’intéressent à la Somalie. Et cette convergence dans la plupart des cas a manqué. Je dirais que la situation est encore un peu plus compliquée par la question de la relation avec les shebabs. Les shebabs sont considérés comme un mouvement terroriste et en même temps, ils ont une influence réelle sur le terrain, et donc, est-ce que les Nations unies dans un processus politique ont la possibilité à un moment d’intégrer cette dimension ? Ou est-ce qu’on est en guerre avec les shebabs ?

Le plus gros échec de Ban Ki-moon cependant ce n’est pas la Somalie. C’est sans doute le Soudan. Le conflit au Darfour n’a jamais été éteint, les civils continuent de périr : 300 000 morts et 2,5 millions de déplacés depuis 2003. Ce sont justement les chiffres des Nations unies.

Quand Ban Ki-moon est arrivé à l’ONU en 2007, oui, il a voulu faire du règlement de la question du Darfour une priorité. Au Darfour, il n’y a jamais eu un engagement de la communauté internationale suffisant et Khartoum a patiemment consolidé ses positions, de sorte qu’aujourd’hui Khartoum est dans une position beaucoup, beaucoup plus solide qu’il n’était en 2007. Dès le départ – et ça, c’est antérieur – le déploiement d’une force hybride…

Hybride : Nations unies - Union africaine ?

Ça a diminué des responsabilités, il n’y a jamais eu de clarté sur la stratégie. On a eu une mission qui pour el-Béchir était une menace et en même temps qui n’avait pas les moyens de l’image qu’elle projetait.

Au Soudan du Sud, les Nations unies viennent une nouvelle fois d’échouer à imposer un embargo sur les armes. Depuis son indépendance en 2011, la situation politique, sécuritaire et économique n’a cessé de se dégrader dans ce 193e Etat reconnu par les Nations unies, une victoire qui s’est transformée en échec ?

Oui, parce que les pays qui ont poussé à l’indépendance du Soudan du Sud s’en sont désintéressés très vite. Le Soudan du Sud qui était uni par la lutte contre le régime de Khartoum, à ce moment-là a découvert des divisions internes qui ont été attisées par les divisions de la région. Et donc, il faut une combinaison d’action régionale et d’action de leadership sud-soudanais. Les Nations unies peuvent aider, mais ne peuvent pas se substituer à une construction politique qui doit venir des acteurs politiques du pays lui-même.

En Libye, cinq ans après la chute de Kadhafi, le dialogue politique ne fonctionne pas en dépit de l’implication de Ban Ki-moon et de son représentant spécial. Là encore, est-ce qu’on doit parler d’échec de la diplomatie internationale et des Nations unies ?

Oui, certainement. Mais l’échec est d’abord venu des pays qui se sont précipités pour faire tomber Kadhafi.

La France et la Grande-Bretagne ?

Sans vraiment ensuite faire l’effort politique nécessaire pour qu’il y ait une solution politique. Les Nations unies, là encore, sont prises entre plusieurs feux. Vous avez d’un côté un soutien de la communauté internationale au gouvernement de Tripoli, où il y a les islamistes et de l’autre on laisse une assemblée de représentants, un général Haftar soutenu par l’Egypte, par les Emirats arabes unis qui ne veulent pas entendre parler d’islamistes. Il faut dire à la décharge de Ban Ki-moon, qui s’est trouvé dans une situation d’une communauté internationale profondément divisée. L’ONU était un peu la voiture-balai qui n’avait pas les moyens de surmonter ces divisions.

J’ai beaucoup parlé d’échec. Est-ce que selon vous Ban Ki-moon a aussi connu des succès sur le continent africain ?

Oui, en République centrafricaine ou au Mali. C’est très précaire et il y a eu incontestablement des progrès. Et puis sur le développement durable, c’est un dossier qu’il a porté et c’est un dossier qui est très, très important pour l’Afrique.

Le successeur de Ban Ki-moon, António Guterres, aura un gros dossier à son arrivée. Pour le continent africain, ce sera la RDC avec le second mandat de Joseph Kabila qui vient de s’achever, sans qu’il ne quitte le pouvoir. Quel rôle pourraient jouer les Nations unies à présent ?

Les Nations unies sont en RDC depuis seize ans. Le crédit des Nations unies s’est beaucoup affaibli. Le plus grand espoir c’est les Congolais eux-mêmes et la médiation conduite par la Conférence épiscopale. Le rôle des Nations unies aujourd’hui en RDC, c’est d’abord un rôle de soutien. Ça a été une erreur de considérer à un moment que l’essentiel de l’action des Nations unies ça devait être de stabiliser l’est du pays et de se désintéresser de ce qui se passait à Kinshasa. C’est une question d’abord politique. On a fait une erreur quand on l’a oublié.

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