Invité Afrique

Isabelle Perrin: «La misère est universelle»

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Isabelle Perrin, secrétaire générale d’ATD Quart Monde.
Isabelle Perrin, secrétaire générale d’ATD Quart Monde. Photo: ATD Quart Monde

Ce dimanche 12 février correspond au lancement de la mobilisation internationale « Stop pauvreté : agir tous pour la dignité », une campagne portée par ATD Quart Monde, qui célèbre aussi le centenaire de la naissance du fondateur d’ATD Quart Monde, Joseph Wresinski, mort en 1988. Pierre Olivier a rencontré la secrétaire générale d’ATD Quart Monde, Isabelle Perrin, lors du lancement, à Angers, de la campagne de sensibilisation mondiale pour mettre fin à la misère.

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Aujourd’hui vous lancez la mobilisation internationale, « Stop pauvreté : agir tous pour la dignité ». Un mot sur « l’état du monde ». Est-ce qu’en 2017, on vit mieux qu’il y a dix, vingt ou trente ans ?

Isabelle Perrin : Les personnes que nous rencontrons dans les différents endroits du monde nous disent que la misère n’a pas changé, qu’elle est toujours là, et qu’il faut continuer à lutter et qu’il faut lutter avec eux. Et c’est pour cela que nous lançons cette grande mobilisation.

Qu’est-ce que c’est que cette mobilisation ?

Cette année 2017, nous voulons vraiment appeler la jeunesse et lui dire que nous sommes avec elle. Cette jeunesse qui en fait refuse la misère, je pense par exemple à ces jeunes de Bangui, alors qu’il y avait des troubles dans leur pays, des violences, parfois au péril de leur vie, sortaient dans les rues pour aller rejoindre avec des livres les enfants dans les camps où ils se retrouvaient avec leurs familles. Donc, on sait qu’il y a cette jeunesse qui veut s’engager, qui veut bouger, qui refuse que le monde continue d’avancer en laissant une partie de l’humanité sur le côté. Et cette jeunesse doit sentir que nous sommes avec elle. Et nous voudrions qu’elle puisse aussi sentir qu’il y a des centaines, des milliers de personnes de tous les âges qui s’engagent et qui refusent cette misère. La misère est universelle et le sentiment d’être un homme en trop, il est le même à Paris ou à Ouagadougou.

Qu’est-ce qui est le plus dur : sortir de la pauvreté et gagner de l’argent ou alors retrouver sa dignité, une estime de soi ?

Au fond, on ne peut pas séparer les deux. La vie est faite justement de toutes ces insécurités matérielles, financières, que vivent les très pauvres à travers le monde et qui sont autant de violations des droits de l’homme,être sans logement, être sans travail. Mais justement notre fondateur Joseph Wresinski disait : « Le pire dans la misère, c’est de se savoir compter pour rien ».

La campagne présidentielle est lancée en France. On va parler dans les semaines qui viennent des questions de précarité qui vont être sûrement remises sur la table. D’abord, est-ce qu’on a le droit de dire « un pauvre » ? Ou est-ce que c’est un gros mot de dire « c’est un pauvre » ?

Il faudrait demander aux gens eux-mêmes. Qu’est-ce qu’ils disent ? Les gens que nous connaissons disent beaucoup « nous vivons dans la pauvreté ». A ATD Quart Monde, nous disons « les personnes en situation de pauvreté » parce qu’on est toujours plus grands que ça, au-delà de ça. Mais on peut en parler, il faut en parler absolument.

Est-ce que vous-mêmes vous allés faire remonter auprès de candidats ce que vous voyez quotidiennement sur le terrain ?

Oui, bien sûr. Le mouvement ATD Quart Monde va travailler avec des personnes en situation de pauvreté, va réfléchir aussi à des propositions, des choses qui sont importantes dans leur vie, des choses qu’on voudrait voir changer. Bien sûr, on va aussi aller à la rencontre des différents candidats pour leur exposer cette réalité. Avec des personnes en situation de grande pauvreté du monde, nous avons travaillé pour évaluer les objectifs du millénaire. Et ce que les familles de partout nous ont dit : dans nos quartiers, on ne les pas vus. On n’a pas vu de changement. D’ailleurs le secrétaire général des Nations unies, monsieur Ban Ki-moon, l’a dit lui aussi, les ONG n’ont pas touché les personnes en situation de grande pauvreté. Ce que les gens nous ont dit, c’est que les projets qui ne sont pas pensés avec nous se retournent contre nous. En fait, ce que nous cherchons, et ça c’est vraiment ce qu’a voulu Joseph Wresinski, ce n’est pas qu’on apporte des idées, c’est qu’on amène des nouvelles personnes avec lesquelles réfléchir.

Ce week-end, c’est aussi le centenaire de la naissance du fondateur d’ADT Quart Monde, Joseph Wresinski. Il a vécu à Angers où nous sommes, et il a vu mourir sa petite sœur de faim, ici dans cette rue. Quel homme était-il ?

En permanence, habité par ce peuple de très pauvre qu’il avait retrouvé à Noisy-Le-Grand, et habité par sa libération. Et c’est ça qui a guidé toute sa vie. C’était à la fois un homme qui portait une angoisse profonde que les plus pauvres continent à rester abandonnés derrière, et qui portait un combat constant pour que les personnes en situation de grande pauvreté puissent se libérer, et que notre humanité toute entière en fait se libère à travers ça. Et en même temps, c’est un homme qui était profondément habité par une confiance dans l’humanité. Il a confiance qu’au fond, personne n’accepte la misère et que c’est possible de se mettre ensemble pour la faire disparaître.

Sur le rôle d’ATD Quart Monde, quand on parle de votre association, on évoque généralement les pays développés dans lesquels elle agit. Mais vous êtes aussi très présents dans les pays sous-développés, en Afrique notamment. Le travail avec les plus démunis est-il le même en Centrafrique qu’en France ?

Le mouvement est né aussi en Afrique pour apprendre de ces pays un sens de l’homme, un sens de la solidarité que nous voulions aussi redécouvrir. Et en fait, ce sont des amis africains qui ont demandé au mouvement de venir. Ils nous ont dit, envoyez-nous aussi des volontaires parce que nous aussi, nous sommes dans cette recherche, lutter contre la misère avec ceux qui la vivent. De la même façon que je vous disais, être un homme très pauvre, une femme très pauvre, c’est partout avoir le sentiment qu’on ne compte pas. Et cette réalité, elle est vraiment la même dans tous les pays.

Est-ce que la pauvreté est plus difficile à vivre dans des pays développés, comme la France, ou dans des pays en voie de développement ?

De partout vient aussi ce sentiment que, quand on est dans la misère, le savoir qu’on a, au fond, ne compte pas. Or, on en a un. Toutes ces crises, toutes ces difficultés, cette violence inouïe à travers laquelle, quand on est dans la misère, on a dû passer dans la vie, elle nous forge, elle nous donne une expérience de la vie, une compréhension des choses, un savoir qui est essentiel si on veut pouvoir faire changer les choses. Et ça, dans tous les pays du monde. Les personnes qui vivent cette réalité le disent. On a besoin de pouvoir nous exprimer, de pouvoir prendre la parole, de faire en sorte que notre savoir rencontre celui des autres, puisse enrichir le savoir des autres, pour qu’ensemble on trouve des pistes, qu’ensemble on crée un savoir qui peut en venir à bout de cette misère.


L’équipe d’ATD Quart Monde à Bangui.
L’équipe d’ATD Quart Monde à Bangui. ATD Quart Monde Bangui

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