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Invité Afrique

C. Bouquet : en Afrique, «la pauvreté rend plus active la mobilisation des jeunes»

Audio 05:30
Christian Bouquet, professeur émérite de géographie politique à Université Bordeaux-Montaigne et chercheur au laboratoire LAM.
Christian Bouquet, professeur émérite de géographie politique à Université Bordeaux-Montaigne et chercheur au laboratoire LAM. DR
Par : Xavier Besson
12 mn

Le continent africain est encore le moins urbanisé de la planète, mais la tendance est en train de s'inverser. Les Nations unies estiment qu'en 2040, les villes africaines compteront plus d'un milliard d'habitants. Pour le professeur Christian Bouquet, professeur émérite de géographie politique à Université Bordeaux-Montaigne et chercheur au laboratoire LAM, ces villes constituent le terreau idéal pour la création de mouvement citoyens, hostiles aux pouvoirs en place. Il répond aux questions de RFI.

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RFI: Vous avez étudié des mouvements citoyens dans plusieurs pays, comme « Y’en a marre » au Sénégal, le « Balai citoyen » au Burkina ou encore « La Lucha » en RDC. Y a-t-il des caractéristiques communes qui expliquent que ces mouvements soient nés dans des villes ?

Christian Bouquet: Oui, il y a des caractéristiques communes. D’abord parce que cela repose sur des jeunes et que ces derniers sont quand même extrêmement nombreux dans les villes. Ensuite, ces mouvements ont souvent été fondés par des artistes, souvent des musiciens - rappeurs, slameurs - et qu’ils s’expriment beaucoup plus en ville. Et puis enfin, l’autre point commun c’est que cela circule beaucoup par les réseaux sociaux et que ce sont les villes qui sont les mieux connectées aux réseaux. C’est donc par ce médium-là que circulent, à la fois, toute cette musique et tous ces discours revendicatifs.

Et pourtant ces trois pays - le Sénégal, le Burkina ou la RDC - ne sont pas les plus urbanisés du continent. Il y en a d’autres qui sont plus urbanisés qu’eux.

C’est là que commencent les différences. Les points communs, on vient d’en parler. Les différences c’est que le Sénégal est un pays de très vieille tradition démocratique et donc le mouvement « Y’en a marre » a pris relativement facilement, notamment parce qu’il appelait, dans un premier temps, les jeunes à protester contre les difficultés du quotidien, le manque d’eau ou encore les coupures d’électricité. Il fonctionnait un peu à la manière des grands frères dans les banlieues françaises, c’est-à-dire qu’il incitait les jeunes à aller s’inscrire sur les listes électorales. Ils avaient donc une démarche qui était clairement démocratique et républicaine.

Au Burkina Faso, ces mouvements citoyens étaient plutôt d’inspiration Sankariste. La vieille culture révolutionnaire burkinabè s’est d’ailleurs manifestée un petit peu plus tard que le mouvement « Y’en a marre ». Elle a été peut-être un petit peu plus violente puisque l’insurrection qui a chassé Blaise Compaoré s’est faite dans la violence.

Quant à « La Lucha » - puisque c’est le troisième dont nous parlons - c’est un groupe qui fonctionne avec Filimbi, dans un parti où, pour le moment, il n’a pas encore vraiment remporté de victoire.

Vous pensez aussi que la ville africaine – l’organisation géographique – peut être également propice au développement de ces mouvements ?

Je le pense parce qu’il y a concentration de populations. Lorsque, par le biais des mouvements sociaux, on organise ce que l’on appelle une flash mob, une mobilisation flash ou encore une mobilisation rapide, vous pouvez avoir, en une demi-heure, 10 000 personnes, 50 000 personnes au même endroit pour lancer un mouvement de protestation.

Et puis, j’insiste aussi sur le fait que la pauvreté, la misère et les inégalités sont probablement beaucoup plus ostensibles et plus visibles en ville. Et donc, la sensibilisation des jeunes qui sont eux-mêmes frappés souvent par le chômage ou par la pauvreté, est plus réactive.

Est-ce que toutes ces caractéristiques, tous ces traits font que ces mouvements ne prennent pas dans les campagnes ?

Oui, quand on fait l’analyse inverse. En effet, les campagnes sont moins bien connectées aux réseaux, il faut bien le reconnaître. L’habitat y est naturellement plus dispersé et, en troisième lieu, les populations sont moins alphabétisées, moins instruites. Il y a donc une forme de lenteur, ce qui fait d’ailleurs que cela se manifeste dans les urnes. Les campagnes sont plus conservatrices - on va dire - que les villes.

Est-ce que cela aussi, cela participe de l’émergence de ces mouvements dans les villes ?

Oui et en même temps c’est ce qui en fait une ambiguïté parce que, comme je l’ai analysé et comme je l’ai étudié, les villes, démographiquement et donc électoralement, ne sont pas majoritaires.

Ainsi, souvent, si on consulte le pays par référendum, par exemple, c’est plutôt la campagne qui l’emporte. C’est d’ailleurs pour cela que certains mouvements citoyens - comme le « Balai citoyen » au Burkina Faso - s’étaient opposés, au moment du départ de Compaoré, à l’organisation d’un référendum parce qu’ils avaient peur de le perdre. Et ils indiquaient que c’était à cause des campagnes qui étaient trop conservatrices.

Est-ce qu’il n’y a pas une part de stratégie aussi de la part de ces mouvements de délaisser peut-être un peu les campagnes ?

Ce serait ennuyeux parce que cela se mettrait un petit peu en rupture par rapport aux vieilles théories que l’on avait autrefois de l’avant-garde révolutionnaire, c’est-à-dire des gens qui ont eu la chance d’aller à l’école, de comprendre plus vite la marche du monde, d’être plus sensibles aux inégalités, aux injustices et de se rendre précisément dans les campagnes pour convaincre leurs compatriotes. Et là, c’est vrai que les mouvements citoyens africains - du moins ceux que j’ai étudiés - estiment que pour le moment, il n’est pas nécessaire de le faire.

Et vous pensez que c’est une des limites de ces mouvements citoyens aujourd’hui ?

Tout dépend comment on considère la lutte pour la révolution. Si on veut renverser les autocrates ou les pouvoirs en place, il faut savoir si on veut faire prévaloir la violence immédiate ou bien si on veut, effectivement, consulter l’ensemble du pays. Maintenant, à la décharge de ces mouvements, s’ils n’ont pas confiance dans le vote global du pays c’est que parfois on est encore dans des pays où les votes des campagnes sont un peu truqués.

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