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Invité Afrique

Jean Hervé Bradol (MSF France): «On était horrifié par le niveau de violences»

Audio 04:55
Jean Hervé Bradol (c).
Jean Hervé Bradol (c). ©msf.fr
Par : Xavier Besson
12 mn

La République démocratique du Congo célébrait cette semaine les 20 ans de la chute de Mobutu et de l’arrivée au pouvoir de Laurent Désiré Kabila. Avec Jean Hervé Bradol, ancien président de MSF France, nous allons revenir sur les modalités de cette arrivée au pouvoir. Laurent Désiré Kabila mène l’AFDL, une coalition rebelle, soutenue notamment par l’armée rwandaise. La rébellion part de l’est du Zaïre à la fin de l’année 1996 et progresse vers Kinshasa, tout en s’attaquant aux camps de réfugiés rwandais et en traquant et massacrant les miliciens et les militaires hutus et ceux qui sont soupçonnés d'avoir pris part au génocide. Jean Hervé Bradol, auteur avec le sociologue Marc le Pape de Génocide et crimes de masse, l'expérience rwandaise de MSF, répond aux questions de Xavier Besson.

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RFI: Au moment où l’AFDL va déclencher son offensive –  l’est du Zaïre est une région que le MSF connaît bien – quelles y étaient vos activités ?

Jean-Hervé Bradol: Médecins Sans Frontières était présent depuis de nombreuses années dans l’est du Zaïre, jusqu’à la fin de l’année 1995. Nous avons décidé de quitter nos opérations dans les camps parce qu’ils étaient contrôlés par les auteurs du génocide, c’est-à-dire les bourgmestres de l’époque, une partie de l’appareil milicien et de l’appareil militaire qui avaient commis le génocide contre les Rwandais Tutsi. Donc une fois l’urgence initiale et la catastrophe initiale qui s’est produite avec 50 000 morts dans la formation de ces camps, à l’été 94, la section française les a quittés, en novembre, et puis les autres sections de MSF les ont quittés l’année d’après.

Et l’urgence est donc revenue au moment où les camps ont été attaqués ?

Les camps sont attaqués à partir de l’automne 1996. Ça commence par la région d’Uvira, ça remonte à Bukavu, puis la bataille finale se tient à Goma. Et donc là, il y a de nouveau des populations réfugiées qui sont placées dans la plus grande précarité, qui sont victimes de massacres et puis privées d’aide essentielle pour survivre.

Ces centaines de milliers de personnes qui étaient dans les camps se retrouvent dans la nature ?

Il y a une partie qui rentre au Rwanda et puis il y a une partie – plusieurs centaines de milliers de personnes - qui se disperse dans la nature et qui commence à être pourchassée par la rébellion congolaise et par l’armée rwandaise qui est rentrée à l’intérieur du territoire - zaïrois à l’époque - pour attaquer les réfugiés.

Ils les poursuivent dans la forêt et quand ils les trouvent, ils les exterminent. Ils tuent l’ensemble du groupe de réfugiés, à savoir les femmes, les enfants, les jeunes, les vieux. Il y a des escadrons de la mort, comme ça, qui suivent d’ailleurs les opérations militaires. On a découvert ça avec effroi.

En fait, quand notre présence avait fait sortir les réfugiés de la forêt, ils avertissaient les escadrons de la mort de la position des réfugiés et ces groupes d’exterminateurs venaient liquider les réfugiés, une fois qu’on était partis et qu’ils avaient été attirés, hors de la forêt, par une perspective d’aide extérieure.

Comment réagit-on, quand on est un travailleur humanitaire, face à ce genre de situations ?

Nous sommes horrifiés mais malheureusement, dans cette région, nous avons souvent été horrifiés par le niveau des violences. On est horrifié, pas tout à fait surpris et puis surtout, nous sommes très déçus de devoir arrêter toute une série d’opérations d’aide alors qu’on sait que ces gens - plusieurs centaines de milliers de personnes - sont en fuite à l’intérieur du Zaïre et qui vont faire 2 000 kilomètres à pied, dans la forêt équatoriale très dense, avec des animaux sauvages et des groupes de tueurs à leur poursuite à peu près à chaque étape, jusqu’au fleuve Congo. Même là, avant la traversée du fleuve, il y a de nouveau un massacre à Mbandaka.

On avait fait une enquête sur les réfugiés qui sont arrivés au Congo Brazzaville. Ils avaient perdu, à peu près, 80 % du groupe. Il y avait 20 % dont ils étaient sûrs qu’ils étaient morts parce qu’ils les avaient vu les corps. Il y avait 60 % qu’ils ont perdu de vue - avec probablement à l’intérieur un nombre significatif de morts - mais en tout cas, il y a eu 20 % qui étaient arrivés au bout du voyage.

Quel genre de relations aviez-vous avec les autorités rebelles ?

Avec les autorités rebelles, c’était tendu. Ils étaient en situation de force et, encore une fois, ils étaient en train d’exterminer des groupes de réfugiés. Nous, on a protesté plusieurs fois contre certains de ces actes dont on a été parfois témoins directs. Nous avons eu un de nos chauffeurs de camion à qui on a demandé de participer à un peloton d’exécution. Il a refusé. Il a réussi à échapper à cette tâche mais il n’a pas pu échapper au fait que son camion et lui-même servent à remplir les fosses communes des personnes qui venaient se faire exécuter.

On avait des rapports durs avec les auteurs de ces massacres qu’étaient les rebelles congolais et encore plus, je dirais, l’armée rwandaise parce que, militairement, la rébellion congolaise n’était rien sans l’armée rwandaise qui était une armée très aguerrie.

Et dans ce cas-là, à qui pouviez-vous vous en ouvrir ?

On pouvait s’en ouvrir à certaines représentations diplomatiques. C’est clair que, par exemple, la représentation diplomatique américaine – ce n’était pas la seule, mais c’était la plus puissante à Kigali – a complètement couvert les massacres. L’ambassadeur déclarait à la presse que ces réfugiés n’existaient pas, que l’administration américaine avait fait procéder à des photos satellites et qu’elle ne les voyait pas. Evidemment, c’est dans la forêt équatoriale et si vous photographiez du ciel, vous voyez des têtes d’arbres.

Et à ce moment-là, la situation était telle que Médecins Sans Frontières a demandé une intervention militaire ?

On avait déjà appelé à l’intervention militaire pendant le génocide des Rwandais Tutsi où on voyait un autre segment important de la population rwandaise disparaître.

Nous avons donc appelé à une protection militaire internationale des camps de réfugiés. Il y a eu un vote au Conseil de sécurité de l’ONU. Ça a été voté. Les Canadiens ont été affectés à cette tâche. Ils ont fait une petite visite en Ouganda et puis après, il y a eu une volte-face, à la fois des grandes puissances et des Nations unies qui ont dit « Non, non… mais ça va se régler par un rapatriement des réfugiés à l’intérieur du Rwanda ».

Donc, il y a eu une partie des réfugiés qui sont rentrés et il y a plusieurs centaines de milliers d’autres qui manquent à l’appel et dont on ne sait pas exactement ce qu’ils sont devenus.
 

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