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Le procès Oulioukaïev et les luttes de clans

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L'ex-ministre russe du Développement économique Alexeï Oulioukaïev, lorsqu'il exerçait ces fonctions à Moscou en janvier 2016.
L'ex-ministre russe du Développement économique Alexeï Oulioukaïev, lorsqu'il exerçait ces fonctions à Moscou en janvier 2016. VASILY MAXIMOV / AFP

Le procès de l’ex-ministre russe du Développement économique, Alexeï Oulioukaïev, accusé de corruption, a débuté cette semaine à Moscou. L’intéressé clame son innocence et dénonce une opération montée de toutes pièces pour le faire tomber. Une affaire qui illustre les luttes auxquelles se livrent les différents clans qui gravitent autour du pouvoir en Russie.

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De notre correspondant à Moscou,

C'est une histoire relativement simple, qui a fait grand bruit en Russie pour la bonne raison qu’elle touche les plus hautes sphères de l’Etat en la personne de l’ancien ministre du Développement économique.

C’est la première fois, depuis le début de l’ère post-soviétique, qu’un membre du gouvernement russe est jugé dans son pays pour des faits de corruption.

En 2016, les autorités russes cherchaient à renflouer le budget de l’Etat, mis à mal par la dévaluation du rouble et l’effondrement des prix du pétrole.

Le gouvernement a donc lancé une campagne de privatisation et a décidé de vendre une partie du capital de Bashneft, une compagnie pétrolière régionale, propriété de l’Etat russe.

En novembre 2016, Alexeï Oulioukaev, qui s’était d’abord opposé à cette opération, a été arrêté, accusé d’avoir perçu un pot-de-vin de 2 millions de dollars pour autoriser le géant pétrolier russe Rosneft, dont l’Etat russe est également actionnaire, à racheter 50,8 % du capital de Bashneft.

Le Comité d’enquête, l’organe chargé des investigations judiciaires en Russie, a précisé qu’il disposait d’enregistrements visuels et sonores, ainsi que de témoignages recueillis en conformité avec la loi qui incriminent l’ancien ministre.

Mais surtout, des traces spécifiques de l’argent marqué utilisé dans la transaction frauduleuse auraient été retrouvées sur les mains d’Alexeï Oulioukaev.

Depuis le début de l’affaire et son assignation à résidence en novembre 2016, Alexeï Oulioukaev a toujours clamé son innocence, évoquant un coup monté pour le faire tomber. Plusieurs spécialistes russes de la corruption ont indirectement pris sa défense dans les médias du pays.

Ils estiment en effet que le montant de 2 millions de dollars qu’aurait réclamé Alexeï Oulioukaev pour valider le rachat des actions de Bashneft par Rosneft est dérisoire, sachant que le montant de la transaction portait sur plusieurs milliards de dollars.

Alexeï Oulioukaev cible Igor Setchine

Mais ce qui est nouveau, c’est que lors de son procès cette semaine, l’ancien ministre a nommément cité ceux qui auraient provoqué sa chute.

Alexeï Oulioukaev a accusé les organes du FSB, les services secrets russes, de s’être livrés à une provocation à son encontre sur la base d’une dénonciation mensongère.

Une dénonciation venant d’une personnalité controversée très proche de Vladimir Poutine, Igor Setchine, qui n’est autre que le directeur général du groupe Rosneft. Des accusations pour le moins vraisemblables.

Il faut savoir qu’Alexeï Oulioukaev avait irrité Igor Setchine en critiquant publiquement l’opacité de la procédure de vente à des acteurs privés étrangers de 19,5 % du groupe Rosneft.

Dès lors, certains voient dans le procès de l’ex-ministre russe du Développement économique une mise en garde du clan militaro-industriel au bloc économico-financier du gouvernement, emmené par le Premier ministre Dmitri Medvedev.

Et ces observateurs disposent d’un argument qui semble fondé : comment M. Oulioukaev, dont les compétences sont unanimement reconnues mais qui n’est pas un proche du président, aurait-il pu réclamer un bakchich à M. Setchine sans réaliser qu’il signait son arrêt de mort politique ?

Ce dernier est en effet un ami intime de M. Poutine depuis 25 ans, et son influence sur les services secrets est avérée.

Alexeï Oulioukaev risque une peine allant de huit à quinze ans de prison. En Russie, le taux de relaxe est très faible, de l’ordre de quelques pour cent, mais il est nul dans les affaires à caractère politique.

Au vu des preuves de sa culpabilité dont le Comité d’enquête affirme disposer, on voit mal comment il pourrait être blanchi. En revanche, la lourdeur de la peine sera un signal clair envoyé à la classe politique russe, à quelques mois de l’élection présidentielle de mars prochain.

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