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Quand une affaire de mœurs suscite un débat sur l'inceste en Turquie

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Levent, un des quartiers d'affaires d'Istanbul.
Levent, un des quartiers d'affaires d'Istanbul. cc Wikimédia / VikiPicture
Par : Anne Andlauer
8 mn

En Turquie, une affaire de mœurs fait scandale, obligeant la société à débattre d’un sujet douloureux, bien souvent caché sous le tapis : l’inceste. Décryptage avec notre correspondante à Istanbul.

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Tout a commencé à la fin de l’été, lorsqu’une célébrité du petit écran turc a été prise en flagrant délit d’adultère par des paparazzi en mer Egée…

Murat Basoglu, c’est le nom de ce présentateur télé de 50 ans, a été photographié sur un yacht au large de Bodrum alors qu’il embrassait une femme autre que son épouse. L’affaire aurait pu rester reléguée aux pages « people » des magazines. Mais l’anecdote est devenue scandale, puis débat de société, lorsqu’on a découvert l’identité de sa maîtresse : sa propre nièce, de 15 ans sa cadette. La jeune femme et son oncle entretenaient apparemment une relation suivie, et consentie.

Pourtant, ce n’est pas sur le couple mais sur une éditorialiste du grand quotidien Hürriyet que l’opprobre s’est abattu. Dans une chronique consacrée à l’affaire, Melis Alphan a soutenu que 40 % des Turcs avaient été victimes d’inceste. La journaliste a reçu des menaces sur Twitter, des internautes l’accusant « d’insulter la nation turque ». Des collègues, en des termes plus ou moins confraternels, l’ont accusée d’exagérer.

Existe-t-il des statistiques sur la prévalence de l’inceste en Turquie?

Il n’y a pas de statistique officielle. La journaliste du Hürriyet cite une étude de 2015 - non publiée - de la Fédération des associations de femmes de Turquie. Cette étude, dont la méthodologie n’a pas non plus été rendue publique, se base sur une définition de l’inceste qui inclut toute violence sexuelle, physique ou non, d’une personne d’autorité sur un membre de sa famille.

Melis Alphan, qui écrit régulièrement sur les violences faites aux femmes et aux enfants, a défié ses détracteurs, promettant de continuer à écrire sur ces grands tabous de la société turque que sont l’inceste, et les violences sexuelles visant les mineurs en particulier. Dans l’immense majorité des cas, aucune plainte n’est déposée et l’affaire est réglée en famille, en mariant la victime avec son agresseur - religieusement, du moins, lorsque le mariage est légalement interdit.

Que dit la loi turque au sujet de l’inceste ?

L’inceste, défini généralement comme le fait d’avoir des relations sexuelles prohibées avec un membre de sa famille, n’apparaît pas dans la législation turque. Le Code civil interdit le mariage entre membres d’une même famille jusqu’au deuxième degré de parenté. Et le Code pénal aggrave la peine des agresseurs sexuels lorsqu’ils ont un lien de parenté avec leur victime. L’inceste n’est donc pas une infraction en soi, mais une circonstance aggravante.

Comment les autorités réagissent-elles à la polémique ?

Ni le président Recep Tayyip Erdoğan, ni aucun membre du gouvernement ne se sont exprimés sur l’affaire. Mais des députés réclament désormais une pénalisation de l’inceste, y compris des députés du parti au pouvoir. Ceux-là ont été particulièrement prompts à réagir. Ils ont sans doute en mémoire une polémique de l’an dernier sur un projet de loi, finalement retiré, qui aurait abouti à amnistier les auteurs d’abus sexuels sur mineurs s’ils épousaient leur victime.

Dans la même veine, la présidence des affaires religieuses, qui dépend du premier ministre, avait dû retirer une fatwa polémique de son site internet. Elle estimait qu’un père pouvait « caresser ou embrasser avec envie » sa fille de plus de 9 ans sans que cela n’affecte son mariage. Cette fois, hors de question pour le pouvoir de donner l’impression de cautionner l’inceste, y compris les relations du présentateur télé avec sa nièce majeure et consentante. Le parquet de Bodrum a d’ailleurs déclenché contre eux un procès pour des charges de « comportement impudique » et « exhibitionnisme ». Ils risquent jusqu’à un an de prison.

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