Le monde en questions

Affaire Khashoggi: quels gagnants ? Quels perdants ?

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Le samedi 20 octobre 2018, l'Arabie Saoudite a reconnu que le journaliste dissident Jamal Khashoggi avait été tué à l'intérieur de son consulat à Istanbul.
Le samedi 20 octobre 2018, l'Arabie Saoudite a reconnu que le journaliste dissident Jamal Khashoggi avait été tué à l'intérieur de son consulat à Istanbul. AFP/Mohammed Al-Shaikh

Comme semaine nous retrouvons la chronique de Bruno Daroux, Le Monde en Questions. Retour sur l’affaire Khashoggi, du nom de ce journaliste saoudien entré au consulat saoudien d’Istanbul le 2 octobre dernier, et assassiné sur place par un commando saoudien. Le prince héritier saoudien, Mohamed Ben Salman, est fortement soupçonné d’être le commanditaire du meurtre. Mais il n’y a toujours pas de preuves formelles en ce sens. Qui sont les gagnants et les perdants de cette lugubre affaire qui défraie la chronique depuis presque un mois ?

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Le grand gagnant est sans conteste le président Turc Recep Tayyip Erdogan. C’est lui qui, l’air de rien, a rythmé et alimenté la chronique de l’affaire Khashoggi. Discret au début, lui ou ses proches ont fourni chaque jour de nouveaux éléments aux médias turcs sur les circonstances du meurtre de Jamal Khashoggi, mettant en cause les services saoudiens, empêchant Riyad d’attendre que l’affaire cesse de faire les titres de l’actualité.

Une stratégie habile, presque sadique, qui a permis à la Turquie et son président de se présenter comme défendant la liberté de la presse – ce qui ne manque pas de sel quand on songe au sort réservé aux journalistes trop curieux en Turquie. Cela a permis surtout, sans rompre les ponts, d’affaiblir cette Arabie saoudite un peu trop sûre d’elle-même avec son jeune prince héritier et de lui disputer - un peu - le leadership sur le monde musulman sunnite.

Rumeurs de négociations secrètes

C’est que les Turcs, d’une manière ou d’une autre, savent tout apparemment de ce qui s’est passé le 2 octobre dernier au consulat saoudien d’Istanbul. Mais Erdogan a su ne pas aller trop loin, ne mettant pas en cause nommément le roi Salman ou le prince héritier Mohammed Ben Salman. Des rumeurs de négociations secrètes entre Riyad et Ankara, en proie à une grave crise économique, ne cessent de circuler.

Deux autres pays, en difficulté ou en hostilité avec Riyad, pourraient tirer bénéfice de ce mauvais pas saoudien : le Qatar et l’Iran. Le Qatar, qui subit un blocus de Riyad depuis deux ans, peut espérer voir son isolement relatif dans le Golfe prendre fin peu à peu. Quant à l’Iran, qui s’est empressé de dire que toute cette opération n’avait pu se faire qu’avec le feu vert de Washington, il ressort en effet quasi-automatiquement renforcé de l’affaiblissement de son ennemi juré.

Une monarchie fragilisée

La monarchie saoudienne ressort fragilisée de cet épisode barbare. C’est la grande perdante de l’affaire Khashoggi. Le vrai visage du fougueux MBS est apparu clairement à l’opinion mondiale. Des méthodes brutales, violentes et parfois sanglantes – bien loin de l’image marketing vendue à l’Occident depuis la nomination de MBS comme prince héritier, celle d’un jeune dirigeant moderne et réformateur. En revanche, c’est bien lui qui a lancé la guerre meurtrière et très coûteuse contre les rebelles houthis au Yémen, lui qui a voulu isoler le Qatar et réduit au silence ses opposants.  Et voici maintenant cet « épisode hideux », comme il le dit lui-même.

Et pourtant, il n’est pas encore menacé. Affaibli, oui. Et il a endommagé aussi la relation avec Washington. Donald Trump n’a cessé de le ménager, car il a besoin de lui pour la stabilité des prix du pétrole, les ventes d’armes, ses projets anti-iraniens, son plan de paix israélo-palestinien. Et les Etats-Unis, du coup, sont aussi l’un des perdants dans cette affaire. Enfin, ça va de soi, ni la justice, ni la démocratie, ni les droits de l’homme ne sortent renforcés de ce lamentable épisode – et c’est un euphémisme.

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