Birmanie: Aung San Suu Kyi inculpée désormais «d'incitation aux troubles publics»

Le portrait de l'ancienne dirigeante birmane Aung San Suu Kyi brandi par les manifestants anti-coup d'État à Rangoun, le 17 février 2021.
Le portrait de l'ancienne dirigeante birmane Aung San Suu Kyi brandi par les manifestants anti-coup d'État à Rangoun, le 17 février 2021. AFP - SAI AUNG MAIN

Déjà poursuivie pour avoir enfreint d'obscures règles commerciales et sanitaires, celle qui était de facto la Première ministre de la Birmanie a été inculpée pour deux nouvelles infractions ce lundi 1er mars, tandis que les tensions restaient vives dans le pays au lendemain de la journée de répression la plus meurtrière depuis le coup d'État.

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C'est l'un des procès les plus importants du pays, mais il est presque invisible aux yeux des Birmans, rapporte notre correspondante à Rangoun, Juliette Verlin. Très peu de détails circulent sur le contenu de la deuxième audience pour Aung San Suu Kyi et le président birman U Win Myint, depuis leur arrestation le 1er février. L’audience a eu lieu sur Zoom depuis la capitale Naypyidaw, et est restée bien entendu fermée au public.

La Prix Nobel de la paix 1991 est désormais poursuivie pour « incitation aux troubles publics ». Une charge également ajoutée à U Win Myint et qui peut leur valoir deux ans de prison. Autre chef d'inculpation : Aung San Suu Kyi est désormais accusée d'avoir violé une loi sur les télécommunications pour possession illégale de matériel de télécom, infraction punie d'un an d'emprisonnement.

Au total, cela fait donc quatre charges retenues contre la « Dame de Rangoun » et trois contre son ancien président, déjà inculpés pour avoir importé illégalement des talkies-walkies et pour ne pas avoir respecté des restrictions liées au coronavirus, des motifs extravagants pour les observateurs internationaux. Si tous deux sont déclarés coupables, c’est le juge qui décidera si les peines de prison se cumuleront ou non.

Avocat non reconnu

Tenue au secret depuis son arrestation, Aung San Suu Kyi semble « en bonne santé », selon son principal avocat, Khin Maung Zaw, qui voyait pour la première fois sa cliente en visioconférence, n'étant toujours pas reconnu comme son défenseur le gouvernement militaire, et donc interdit de la rencontrer.

Une prochaine audience est prévue le 15 mars. « Nous ne pouvons pas dire avec certitude combien d'autres inculpations subira Aung San Suu Kyi dans la période que nous vivons, a-t-il déclaré aux journalistes à Naypyidaw. Tout peut arriver dans ce pays en ce moment. » Le procès est prévu pour durer des mois.

Nouveaux tirs sur les manifestants

Ces nouvelles inculpations interviennent au lendemain d'une journée de répression particulièrement sanglante. Au moins 18 personnes ont été tuées dimanche, selon les Nations unies qui se basent sur « des informations crédibles ». L'AFP a pu confirmer à ce stade, de source indépendante, dix morts, mais certains rapports mettent en avant un bilan encore plus lourd que celui annoncé par l'ONU.

Malgré la peur des représailles, les contestataires sont de nouveau dans les rues ce lundi et les tensions restent vives. Près de la tristement célèbre prison d'Insein à Rangoun, les forces de sécurité ont tiré sur des manifestants rassemblés pour protester contre les multiples arrestations de la veille, d'après une retransmission en direct sur les réseaux sociaux. Il n'était pas possible à ce stade de savoir si les tirs ont été effectués à balles réelles ou avec des munitions en caoutchouc. « Nous sommes unis », ont scandé les contestataires.

Dans d'autres endroits de la capitale économique, certains manifestants ont érigé des barricades de fortune avec des panneaux de bois, des canapés ou des poteaux en bambou pour se protéger. La police a tiré avec des balles en caoutchouc pour tenter d'en disperser certains, d'après un média local qui fait état de plusieurs blessés.

« Organisation terroriste »

Après environ un mois de mobilisation pro-démocratie avec des manifestations quotidiennes et une campagne de désobéissance civile, la riposte des autorités a été particulièrement sanglante dimanche. Trois manifestants sont notamment décédés à Dawei, dans le sud du pays, après avoir été ciblés par « des tirs à balles réelles », selon un secouriste.

Des habitants sont descendus ce lundi matin dans les rues de la ville côtière pour déposer des fleurs rouges et allumer des bougies devant les portraits des victimes. « L'armée birmane est une organisation terroriste », a réagi sur Facebook Thinzar Shunlei Yi, une militante de premier plan.

I declare Myanmar Military as a Terrorist Organization. မြန်မာစစ်တပ်ကို အကြမ်းဖက် လူသတ်စစ်တပ် အဖြစ် ကြေညာပါတယ်။

Publiée par Thinzar Shunlei Yi sur Dimanche 28 février 2021

« Mesures sévères » contre des « foules anarchiques »

Ce dimanche, les médias d'État ont averti que « des mesures sévères seront inévitablement prises » contre des « foules anarchiques ». On dénombre désormais une trentaine de morts dans les rangs des manifestants depuis le putsch du 1er février, d'après une ONG d'assistance aux prisonniers politiques (AAPP). L'armée affirme, pour sa part, qu'un policier a péri en tentant de disperser un rassemblement.

L'utilisation par la police et l'armée d'armes létales contre des manifestations largement pacifiques a suscité un nouveau concert de protestations internationales. Le secrétaire d'État américain, Antony Blinken, a condamné sur Twitter « la violence abominable des forces de sécurité birmanes ». « L'usage de forces létales [...] et les arrestations arbitraires sont inacceptables », a réagi de son côté le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres.

L'ambassadeur birman aux Nations unies, Kyaw Moe Tun, avait lui-même rompu quelques jours plus tôt de manière spectaculaire avec les généraux putschistes en appelant à « mettre fin au coup d'État militaire » et à « rendre le pouvoir de l'État au peuple ». Il a été démis de ses fonctions par la junte.

« Le monde doit intensifier sa réponse. Les mots de condamnation sont les bienvenus, mais sont insuffisants », a déploré le rapporteur spécial de l'ONU, Tom Andrews, ajoutant qu'il allait publier ce lundi une liste d'options à proposer au Conseil de sécurité.

► À lire aussi : Coup d'État en Birmanie: l'ambassadeur à l'ONU rompt spectaculairement avec la junte

Plus de mille interpellations

Les nombreuses protestations internationales et l'annonce de sanctions par les États-Unis et l'Union européenne n'ont pour l'instant pas réussi à infléchir les militaires. Les vagues d'arrestations se poursuivent : plus de 1 100 personnes ont été interpellées, inculpées ou condamnées depuis le coup d'État, selon l'AAPP.

Un média officiel a fait état de 571 arrestations pour la seule journée de dimanche. Plusieurs journalistes ont été arrêtés ces derniers jours, dont un photographe de l'agence Associated Press.

► À écouter : Économie, finances, ressources naturelles… La mainmise des militaires birmans sur les richesses du pays

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