Pologne

Les Polonais dans l’ombre d’une croix

Plusieurs milliers de Polonais ont manifesté devant le palais présidentiel à Varsovie
Plusieurs milliers de Polonais ont manifesté devant le palais présidentiel à Varsovie REUTERS

Plusieurs milliers de Polonais ont manifesté entre 23h00 et 5h00 du matin dans la nuit du lundi 9 au mardi 10 août 2010, devant le palais présidentiel à Varsovie. Pour réclamer l’enlèvement d’une grande croix érigée devant le siège de la présidence et défendue par un groupe d’extrémistes catholiques.

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L’appel diffusé sur internet s’était propagé comme une traînée de poudre. Lundi soir, plus de 3 000 internautes lui ont exprimé leur soutien. Les organisateurs de la manifestation, prudents, s’attendaient à l’arrivée d’un millier de personnes. Or, c’est une foule d’environ huit à dix mille Polonais – jeunes et moins jeunes – qui s’est rassemblée lundi soir devant le palais présidentiel, face à deux rangées de solides barrières et face à un imposant dispositif des forces de l’ordre, censé protéger une vingtaine d’ultra-catholiques en prière autour de la croix de la discorde.

Certes, la foule était hétéroclite : les adversaires à la présence d’une croix devant le siège de la présidence y côtoyaient les partisans d’une telle solution et les simples badauds. Mais le ton dominant était très clair. Le slogan « Emportez la croix à l’église », scandé tout au long de la soirée, couvrait largement tous les autres.

L’impensable devient réalité

En Pologne, pays considéré comme profondément catholique, il était jusqu’à présent impensable de manifester contre la présence de symboles religieux ou contre l’Eglise. Mais l’empêchement par un groupe d’ultra-catholiques du déplacement d’une croix érigée devant le palais présidentiel vers une église, a manifestement fait bouger les choses.

Beaucoup de jeunes, rassemblés suite à des appels sur internet, sont tout simplement venus réclamer l’Etat de droit, et en particulier le respect d’un accord passé entre la présidence et l’archevêché de Varsovie sur le déplacement de la croix dans une église toute proche.

La cérémonie du 3 août dernier, avec la participation des prêtres et des scouts, durant laquelle la croix devait être portée en procession à l’église Sainte-Anne, a été bloquée de force par un groupe de fanatiques soutenus par une foule, composée essentiellement de personnes âgées qui se présentaient comme « les vrais catholiques » et « les vrais Polonais ». Les pauvres prêtres qui devaient mener la procession, conspués et insultés, se sont vus reprocher d’être des « Judas », des « communistes » ou encore des « policiers politiques ».

Bonne humeur et fermeté

A la surprise générale, c’est principalement des policiers municipaux qui ont été envoyés sur la scène des événements. La situation les a rapidement dépassés. Face à une tension en augmentation constante, le seul représentant de l’administration publique présent sur place, le directeur du cabinet du président nouvellement élu, a vite reculé en annonçant que la croix restait sur place. Et elle y reste toujours.

Toutefois, la nature ne supporte pas le vide. Celui laissé par l’Etat et l’Eglise officielle semble se remplir actuellement avec un mouvement spontané de ceux qui trouvent inacceptable qu’un groupuscule de fanatiques dicte la loi dans un pays qui a recouvré sa souveraineté il y a déjà vingt ans et qui se veut démocratique et moderne.

La manifestation de lundi soir a rassemblé surtout les jeunes Polonais, nés après la chute du communisme. Dans la bonne humeur, mais avec une fermeté surprenante, c’est une génération orientée beaucoup plus sur l’avenir et sur le monde extérieur que sur la traditionnelle martyrologie catholico-nationale, qui est montée devant le palais présidentiel pour réclamer le respect de la loi, de la Constitution et du simple bon sens.

Une génération en train de naître

Les manifestants rappelaient que la Constitution fait de la Pologne un Etat laïque et qu’il ne devrait pas y avoir de symboles religieux devant les bâtiments de l’administration publique. Tout cela dans une ambiance bon enfant, sans agressivité à l’égard des extrémistes catholiques priant autour de la croix.

Il faut évidemment être très prudent dans l’interprétation des événements qui restent pour l’instant isolés. Toutefois, s’ils devaient trouver des prolongements dans les mois qui viennent, il s’agirait sans doute d’une première émergence publique d’une nouvelle génération, qui s’identifie à d’autres valeurs que l’ancienne, et qui veut le dire haut et fort.

Chaque génération cherche un facteur qui la fédère et qui en fait, justement, une génération. Si les autorités centristes, l’opposition conservatrice et l’Eglise continuent à être à ce point absents dans le débat qui se transforme, lentement mais sûrement, en combat pour un caractère résolument moderne de l’Etat polonais, elles risquent de se retrouver un jour complètement coupées de la jeunesse du pays.

Pour l’instant, c’est uniquement la gauche, presque inexistante politiquement il y a encore quelques mois, qui semble réagir à la situation et qui pense voir un boulevard s’ouvrir devant elle. L’Alliance de la gauche démocratique annonce déjà l’ouverture d’un grand débat national sur le caractère laïque de l’Etat et sur les relations entre l’Etat et l’Eglise.

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