Journées européennes du patrimoine/Photographie

A l’hôpital Sainte-Anne, ça va être de la folie

Photo : Stéphane Moiroux/Laure Gruel; peinture: Paolo Del Aguila

2 000 visiteurs sont attendus dans l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne à Paris à l’occasion des Journées européennes du patrimoine (18 et 19 septembre). Les 100 photos de l’exposition « Regards sur la folie » montrent la perception et la prise en charge de la psychose au sein de quatre peuples amérindiens : les Inuits, les Sioux-Lakotas, les Mayas et les Shipibo.Un travail sur place sur le continent américain pendant un an mené par Laure Gruel, psychomotricienne en psychiatrie et Stéphane Moiroux, infirmier et photographe professionnel. Une approche artistiquement subtile et humainement convaincante qui ouvre bien des portes et des esprits.

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La cérémonie Maya donne une très grande importance à l'écoute et à l'expression des difficultés du patient.

Stéphane Moiroux, photographe

« Il y a un tabou autour de la folie, même dans des peuples qui ont d’autres représentations des troubles mentaux ». Stéphane Moiroux montre ses images de la folie chez les peuples Maya, Inuit ou Sioux en plein centre de Paris, dans un ancien pavillon de soin au cœurdu centre historique de l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne, inauguré en 1867. Les photos sont suspendues, pas de question de percer les murs d’un bâtiment classé monument historique. « Quand on a monté ce projet, on s’est dit qu’il fallait le faire dans un lieu qui pouvait avoir du sens. On aurait pu faire cela dans un festival photographique, mais cela reste un public très spécialisé de la photographie. Nous, on parle des personnes en souffrance mentale et nous voulons toucher un grand public. »

Chaque peuple a sa propre manière de gérer la folie

Stéphane Moiroux, 29 ans, est depuis trois ans photographe et depuis dix ans infirmier. Il a travaillé dans un service des soins palliatifs avec beaucoup de patients africains qui avaient souvent une

Stéphane Moiroux, photographe

manière « magique », « mystique » ou « symbolique » de représenter leur maladie. Sa partenaire du projet, Laure Gruel, 30 ans, est psychomotricienne en psychiatrie. Un métier où les patients parlent de leurs émotions à travers le corps, des massages, le théâtre, la balnéothérapie. Elle était très touchée par la souffrance de ses patients et par leur manière d’exprimer les choses. Après de longues discussions, Laure Gruel et Stéphane Moiroux sont tombés sur une question-clé : « Que pourrait être la représentation des personnes qui ont des troubles mentaux graves comme la schizophrénie dans des populations qui ont une vision et une perception du monde différentes de notre rationalisme en Occident ? » Ils ont cherché des contacts auprès des centres hospitaliers, des centres de soins et d’hébergement en Amérique et ont décidé de rester pendant un an en Amérique afin d’étudier et d’aborder la question de la folie à travers quatre peuples différents. Un an après, ils sont de retour. Résumé : chaque peuple a sa propre manière de gérer la folie.

Soigner les patients dans le monde invisible

Chez le peuple Inuit, la perception principale reste la perception occidentale. « Le chamanisme n’existe plus officiellement, remarque Stéphane Moiroux. On ressent beaucoup la ' mainmise ' ou la dominance occidentale sur la manière de voir les troubles mentaux. On a travaillé sur un centre d’hébergement pour adultes psychotiques, on est sur un travail qui aurait pu être fait en France. »

Stéphane Moiroux, photographe

Par contre, chez les Sioux aux Etats-Unis, la perception occidentale existe peu. Au sein de la réserve il n’y a pas de psychiatre, seulement deux psychologues. La culture et les valeurs traditionnelles sont restées très importantes. « On retrouve ces aspects aussi en Amazonie, poursuit Stéphane Moiroux, là-bas, il n’y a plus de traitement du tout au niveau des psychiatres. Les gens vont voir pour ce type de trouble pratiquement exclusivement les chamans, les guérisseurs traditionnels. Ils ont une vision où le monde invisible est très présent, où les chamans vont, grâce à certaines plantes psycho-actives, voyager et soigner les patients dans ce monde invisible. » Pour rendre l’invisible visible sur leurs œuvres photographiques, ils ont fait appel à un peintre local. Paolo del Aguila a dessiné des traits colorés sur les photos pour faire apparaître les esprits et les mouvements d’énergies, bref ce qui se passe en parallèle dans le monde invisible au moment des crises ou du soin.

« Chez les Maya, la schizophrénie n’existe pas »

Bref, une exposition qui fait voyager d’une manière intelligente, reste la question du titre, un brin accrocheur : « On a choisi le mot ' folie ' parce que, historiquement, on appelait comme cela les gens qui souffraient de troubles mentaux. La schizophrénie est un diagnostic occidental. Par exemple, pour les Maya, la schizophrénie n’existe pas. ' La folie ' est le mot qui est le plus facilement compréhensible quand on décrit quelqu’un qui affiche des troubles qui ne sont pas dans la norme. »

Cliquez pour avoir un échantillon des photographies exposées

Le Centre Hospitalier Sainte-Anne accueille des malades psychiatriques de tout Paris. Dans des moments difficiles, l’image de « l’asile des fous » colle encore quelques fois à la peau de l’établissement. Pour cela, Véronique Istria, qui organise les Journées Européennes du Patrimoine à l’hôpital Sainte-Anne, est fière de montrer à travers de l’exposition « un lieu ouvert au public, ouvert à la ville ». Son but : « déstigmatiser la folie ». A la question de savoir ce qui se passe quand des malades psychiatriques et des gens de l’extérieur se rencontrent, elle répond avec un sourire : « Il se passe que vous êtes incapables de dire quels sont les gens de l’extérieur et lesquels sont de l’intérieur. On ne voit pas de différence. » Dès le début, elle avait soutenu l’exposition Regards sur la folie, convaincue par le projet qui met l’accent non pas sur le voyeurisme, mais sur les visions venues d’ailleurs.

 

Après les Journées européennes du patrimoine, les photographies seront exposées en octobre 2010 à la Biennale de la Photographie de Conches-en-Ouche (27), à la Maison des Arts.

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