Russie

Des éclats de la «bombe caucasienne» frappent Moscou

Le Caucase.
Le Caucase. (Carte : RFI)

Deux éléments s’affrontent dans le Caucase, en rivalisant de brutalité et d’aveuglement : le nationalisme d’Etat russe et l’islamisme radical. Des éclats du conflit viennent d’atteindre plus de 200 personnes réunies lundi 24 janvier dans l’après-midi dans le hall des arrivées internationales de l’aéroport moscovite de Domodedovo, en en tuant au moins 35.

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Selon les enquêteurs russes, l’attentat a probablement été commis par une femme kamikaze, accompagnée d’un complice et employant « la technique habituelle qu’utilisent les ressortissants du Caucase du Nord ». Pour le président Dmitri Medvedev, il faut « tout faire pour que les bandits qui ont commis ce crime soient identifiés, arrêtés et traduits en justice, et que leurs repaires soient liquidés ».

 
Facile à dire, beaucoup plus compliqué à faire – et le duo Medvedev-Poutine le sait mieux que quiconque. La Russie a des problèmes avec le Caucase pratiquement sans cesse depuis le XVIe siècle. Sans entrer dans les détails de cette longue histoire, il suffit de rappeler son dernier épisode particulièrement sanglant : les deux guerres de Tchétchénie. La première (1994-1996) avait opposé les forces russes à des militants indépendantistes, rejoints rapidement par des islamistes venus d'autres régions du Caucase, et parfois de l'étranger. La deuxième guerre de Tchétchénie, lancée en 1999 sous la direction de Vladimir Poutine et particulièrement impitoyable, a apporté une progressive islamisation de la rébellion, débordant de plus en plus les frontières tchétchènes pour se transformer en un mouvement islamiste actif dans tout le Caucase du Nord. Ce sont ces islamistes qui ont revendiqué ou ont été accusés par le Kremlin d'avoir organisé de nombreux attentats en Russie ces dix dernières années, y compris à Moscou, faisant au total plusieurs centaines de morts.

Les Russes et « les émirs »

Conséquence de l’incapacité de l’Etat russe de trouver à temps une solution juste, raisonnable, négociée et durable pour la région, un fossé énorme sépare maintenant la population des autorités, et une profonde crise sociale et économique y sévit depuis des années. Une fois que le fanatisme religieux très radical s’y est greffé, la situation est devenue inextricable.

Le personnage qui domine actuellement la scène caucasienne du côté islamiste est Dokka Oumarov (Abou Ousmane), le plus puissant d’une douzaine d’« émirs » agissant dans la région. Il essaie ouvertement de fédérer sous son commandement les différents groupes de « moudjahiddines » locaux afin d’instaurer un véritable Etat islamique, l’Emirat de Caucase, basé sur la charia et prônant la guerre sainte, le Djihad, contre les mécréants.

Radicalisation

On ne se rend pas vraiment compte en Occident du degré de radicalisation de son mouvement. Sur son site internet, on peut lire : « Par amour et par volonté d’Allah le Suprême, nous sommes réunis aujourd’hui pour que nous tous, les moudjahiddines entrés sur le chemin du Djihad, puissions imposer la loi d’Allah sur cette Terre ». Leur seul objectif : « Nous marchons tous sur un seul et même chemin : celui qui mène au Paradis ». Et les seuls « frères » qui méritent leur solidarité : « les moudjahiddines qui mènent le Djihad en Afghanistan, au Pakistan, au Cachemire et dans de très nombreux autres endroits ».

Sur le même site, on peut admirer un enregistrement vidéo d’un très jeune homme en armes, présenté comme « émir du secteur sud-ouest de la Zakharie », qui explique pourquoi un homme âgé dénommé Tsipinov avait été « liquidé » par les moudjahiddines. Apparemment, cette « liquidation » a suscité un certain émoi même parmi les musulmans. D’où le besoin de s’en expliquer. L’explication est d’abord religieuse. Effectivement, reconnaît « l’émir », le Coran interdit de tuer les femmes, les enfants et les vieillards, mais, poursuit-il, le Coran dit également que l’on peut tuer les vieillards à condition que l’on préserve leurs enfants. Comme les moudjahiddines se sont bien gardés de contrevenir à cette condition, ils n’ont rien à se reprocher sur le plan doctrinal. Et quant à la raison directe de l’assassinat, elle est simple : le feu Tsipinov osait organiser des fêtes dans son village selon les traditions non-islamiques, donc il était « contre l’Islam ». CQFD.

Guerre civile invisible

On ne se rend pas compte non plus en Occident de ce qui se passe actuellement dans le Caucase du Nord ; pas seulement en Tchétchénie, mais surtout au Daguestan et en Ingouchie. Une véritable guerre civile y dure depuis de longs mois. Il ne se passe pas une semaine sans attentats, assassinats, enlèvements, exactions ou opérations punitives des deux côtés. Parfois, quand le nombre de victimes d’une bombe dépasse une huitaine, ou quand ce sont les policiers qui périssent en masse, une dépêche d’agence tombe pour nous en informer. Mais personne n’a une vue d’ensemble. Et personne n’en parle. Ce qui est compréhensible sur le plan froidement rationnel : nos intérêts sont ailleurs, et ils ne consistent certainement pas à énerver la Russie en démontrant son incapacité permanente à maîtriser la situation, et aussi, en montrant du doigt la cruauté insensée et contreproductive dont sont capables ses troupes sur le terrain.

Ce qui permet aux islamistes, même les plus sanguinaires, de se poser en victimes.

« Légitime vengeance »

Ainsi, les islamistes caucasiens pensent avoir au moins trois bonnes raisons d’exporter leur « guerre sainte » ailleurs, et en particulier dans la capitale ou dans les grands centres industriels russes. D’abord, ils s’estiment en état non seulement de légitime défense, mais aussi de « légitime vengeance » pour les souffrances de leur peuple. Ils disent très clairement dans leurs déclarations et commentaires qu’ils veulent que les Russes ordinaires apprennent ce que veut dire être brûlé vif ou sauter sur une mine. Ensuite, quand survient un attentat dans le métro ou dans un aéroport moscovite, on parle enfin beaucoup d’eux et du conflit dans le Caucase. Enfin, les opérations spectaculaires de ce genre peuvent également constituer une partie et/ou un symptôme de luttes internes au sein du mouvement islamiste caucasien lui-même.

En effet, depuis environ un an, certains « émirs » refusent de continuer à faire l’allégeance à Dokka Oumarov et contestent ses méthodes de combat, en évoquant, eux aussi, l’interdiction coranique de tuer les femmes, les enfants et les vieillards (Oumarov avait revendiqué l’organisation des attentats contre le train express « Nevski » et contre le métro de Moscou). Une autorité religieuse appelée à arbitrer la querelle a tranché en faveur d’Oumarov, mais la « fitna » (révolte, émeute, division) d’un groupe des « émirs » semble loin d’être terminée. Ainsi, conduire une action particulièrement meurtrière contre les Russes peut assurer à son auteur, dans ce contexte, une position dominante, celle d’un « leader de fer », qui ne recule devant rien et qui dispose d’une force suffisante pour écraser des éventuels rivaux.

Un spécialiste cité par l’AFP, Grigori Chvedov, a relevé 192 explosions et attentats en 2010 en Tchétchénie, Ingouchie et Daguestan, dont une vingtaine d’actions kamikazes, avec un total de plus de 600 morts. Ainsi, même si l’attentat de l’aéroport Domodedovo ne s’avère finalement pas être l’œuvre des islamistes caucasiens, cela ne réduira en rien les menaces et les risques qui pèsent sur la région et sur la Russie toute entière du fait de leur fanatisme et de l’incapacité des autorités russes de résoudre les problèmes du Caucase.

 

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