GRECE

La Grèce face à une vague de violences racistes

Des immigrés vivant en Grèce tentent d'en calmer d'autres, après qu'une dispute a éclaté entre un immigré et un homme au cours d'une manifestation antiraciste à Nikaia.
Des immigrés vivant en Grèce tentent d'en calmer d'autres, après qu'une dispute a éclaté entre un immigré et un homme au cours d'une manifestation antiraciste à Nikaia. REUTERS/John Kolesidis
Texte par : Amélie Poinssot
6 mn

Depuis le début de la crise, l'hostilité envers les étrangers progresse en Grèce à tel point que ces derniers mois, de nombreux immigrés ont été victimes d'agressions. L'ONG Human Rights Watch a publié au début du mois de juillet un rapport accablant sur cette escalade de violence. Intitulé  La haine dans les rues : violences xénophobes en Grèce, le texte pose la question de la responsabilité des autorités.

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S'il avait su qu'il serait confronté à tant de violence en arrivant en Grèce, Saleh Ibrahim n'aurait peut-être pas fait ce long voyage qui l'a mené en Europe. Ce jeune Somalien de 26 ans a foulé le sol grec pour la première fois il y a un an, après une traversée risquée qui l'a conduit du Yémen, où il s'était réfugié avec sa mère ces dernières années, à la frontière gréco-turque.

Saleh Ibrahim, jeune somalien de 26 ans, est victime de ces violences racistes. Il s'est fait cassé le bras par un groupe de six personnes.
Saleh Ibrahim, jeune somalien de 26 ans, est victime de ces violences racistes. Il s'est fait cassé le bras par un groupe de six personnes. RFI/Amélie Poinssot

Mais il a vite déchanté. « Chaque matin, je me pose la question : comment échapper à la police ? Et chaque soir : comment échapper aux racistes ? Voilà à quoi ressemble ma vie ici... ».

Saleh est sans-papier, comme de nombreux immigrés en Grèce. Le mois dernier, alors qu'il traversait la place Aghios Pantéléïmonas, une de ces places des quartiers nord d'Athènes où les immigrés se font régulièrement chasser ces trois dernières années, il s'est fait agressé par un groupe de six personnes, muni d'une massue en bois.

Il s'est retrouvé à l'hôpital, le bras dans le plâtre pour trois semaines. « Faut-il que je change de couleur de peau ? Et si je le pouvais, est-ce qu'ils arrêteraient vraiment de nous persécuter ? », interroge-t-il.

Ratonnades

Les violences envers les étrangers ne sont pas nouvelles en Grèce. « Il y a toujours eu une certaine tolérance de la part de l'Etat et de la police face aux agressions des immigrés, explique Tina Stavrinaki, avocate et membre de la Commission nationale des droits de l'homme. Puis il y a eu cette rupture, au printemps 2011, lorsqu'un Grec s'est fait assassiner alors qu'il emmenait sa femme enceinte à la maternité. La presse a beaucoup insisté sur le fait que l'assassin était un étranger, ce qui a provoqué en retour une vague de violence envers les immigrés ».   

Cette progression s'est ensuite accentuée avec les campagnes électorales et les scrutins de mai et juin dernier : la violence dépasse alors les quartiers nord d'Athènes où elle était limitée jusque-là, le discours politique, y compris au sein de la droite traditionnelle, se radicalise, et le parti néo-nazi Aube Dorée (près de 7% aux deux élections) multiplie les ratonnades – la plus impressionnante étant la nuit de violences dans la ville portuaire de Patras à la fin du mois de mai.

« Ici nous vivions en parfaite entente avec les Grecs jusqu'aux élections », assure Younis, un Pakistanais établi à Nikaia, faubourg populaire de l'ouest de la métropole athénienne. Son ami Mohamed s'est fait taper dessus par une vingtaine de personnes au début du mois. Il a porté plainte mais ne se fait pas d'illusions : les menaces et les violences sont devenues régulières sur la commune.

« Pour l'heure, le discours ambiant criminalise les immigrés, il n'y a pas de ligne directrice qui condamne ces violences, ce qui, d'une certaine façon, les légitime », analyse Eva Cossé, chercheuse franco-grecque qui a participé à l'enquête de Human Rights Watch. 

Sans papier, peu de plaintes déposées 

Pour le gouvernement, de fait, le phénomène n'existe pas. Tant que l'affaire ne remonte pas jusqu'au procureur général, aucune agression n'est enregistrée dans les statistiques officielles.

Or, les immigrés, souvent sans-papiers, vont rarement porter plainte - quand ils ne sont pas découragés par la police elle-même. Un réseau s'est donc formé, autour de la Commission nationale des droits de l'homme, du Haut commissariat des Nations unies aux réfugiés et de 18 ONG, afin de comptabiliser les agressions et lutter contre l'impunité : 63 cas ont ainsi été relevés pour le dernier trimestre 2011 ; le décompte du premier semestre 2012 est encore en cours.

Ces violences ne relèvent pourtant pas d'une idéologie, veut croire Eva Cossé. « On ne peut pas dire que la Grèce est raciste. Le phénomène résulte plutôt du climat de peur qui règne en ce moment dans le pays, à cause de la crise économique mais aussi du discours politique sur l'insécurité. Il ne faut pas oublier non plus que la Grèce est la principale porte d'entrée des migrants clandestins dans l'Union européenne, et que, jusqu'à présent, elle était peu aidée par Bruxelles pour affronter ce phénomène ».

Quelles que soient ses causes, cette xénophobie ne présage rien de bon. « On est passé à un racisme diffus », estime Tina Stavrinaki.

Pour l'heure, aucune condamnation publique n'a été prononcée et personne n'a été reconnu coupable d'agression raciste. Un seul procès est en cours, il met en cause deux hommes et une femme pour l'agression d'un Afghan à coups de couteau. Le procès a officiellement commencé en septembre 2011. Il a été reporté six fois depuis.

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