Littérature / Religion / Inde

Un romancier nommé... Mircea Eliade

DR. Mercure de France

L’auteur de La Nuit bengali et du Journal des Indes poursuit son exploration des mystères de l’Inde éternelle à travers deux magnifiques nouvelles. Campés dans le monde orientaliste des années 30, ces récits mettent en scène l'irruption du mystique et du fantastique dans la banalité du quotidien. Habilement, Eliade entraîne ses lecteurs dans une quatrième dimension insoupçonnée, imprégnée d'irrationnel et de sacré.

Publicité

Le Roumain Mircea Eliade est connu pour ses recherches sur l’histoire comparée des religions. Ses essais sur les mythes et le sacré (Le mythe de l’Eternel retour ; Aspects du mythe ; Le Sacré et le profane) ont marqué la réflexion occidentale sur le phénomène religieux dans les sociétés traditionnelles et modernes.

Dans les années 1950, l’homme s’est aussi fait connaître en France dans les milieux orientalistes en tant qu’expert de l’Inde et de sa spiritualité. Son amitié avec le grand anthropologue de l’antiquité indo-européenne Georges Dumézil lui a ouvert de nombreuses portes, notamment celles de l’Ecole pratique des hautes études de Paris où il a donné des cours un temps avant d’aller enseigner à l’université de Chicago. Il y a occupé jusqu’à sa mort en 1986 la chaire d’histoire des religions.

Une fiction imprégnée du fantastique

On connaît moins bien l’œuvre de fiction de Mircea Eliade. Pourtant c’est par le roman qu’il est entré en littérature. Il a publié son premier roman Isabel et les eaux du diable (Fayard) à l’âge de 22 ans. Son roman le plus connu est La Nuit bengali (Gallimard/Folio) qui raconte ses heurs et malheurs sentimentaux en Inde, sur fond d’explorations philosophiques et métaphysiques. Minuit à Serampore qui vient de paraître en français est composé de deux romans courts, ou plutôt deux longues nouvelles, imprégnées de fantastique. Entre Edgar Allan Poe et Borges, le fantastique éliadien se caractérise par l’irruption du temps mythique et sacré dans la cohérence profane de la modernité. Les deux nouvelles de ce recueil ne dérogent guère à la règle et mettent en scène l’historicité occidentale perturbée par le mysticisme oriental, plus spécifiquement.

La spiritualité indienne qui était l’objet de ses recherches universitaires et qu’il a découverte d’une manière concrète lors de son séjour en Inde entre 1928 et 1932, est au cœur de l’œuvre philosophique et romanesque foisonnante de Mircea Eliade. Dans la nouvelle éponyme du recueil présenté ici, l’influence indienne commence dès le titre. Serampore, où se situe l’action de ce récit, est une ville de banlieue, à

quelques encablures de Calcutta. Une banlieue largement urbanisée, en ce début du XXe siècle, l’époque de référence du récit.

Perdus dans une Inde fantomatique

La nouvelle raconte les aventures de trois Occidentaux, confrontés à une Inde fantomatique. Pendant ses pérégrinations nocturnes à travers Serampore, le trio s’égare dans une forêt immense où il assiste au meurtre d’une femme par des bandits. Leur traversée de la nuit conduit les protagonistes ensuite à une maison bourgeoise, appartenant vraisemblablement à l’époux de la femme assassinée. Le lendemain, revenu chez eux, ils apprennent qu’un crime avait bien été perpétré sur la personne de l’épouse d’un notable de Serampore, mais l’épisode a eu lieu... 150 ans plus tôt ! Aucune forêt vierge non plus dans les parages de la ville de banlieue ! S’agit-il alors d’une hallucination ? Ou est-ce le jeu des forces magiques ?

Non, ils n'ont pas rêvé, explique en guise de conclusion un moine errant dont le narrateur fait connaissance à la fin du récit. Le temps d’une nuit, leurs pas se sont égarés dans un monde parallèle où le passé et le présent cohabitent et s’entremêlent. La réalité ne serait-elle alors qu’une illusion, un jeu de l’imaginaire, comme l’affirment les mystiques indiens ? C’est ce que le narrateur va pouvoir vérifier dans la deuxième nouvelle de ce volume.

Stabilité interrompue du réel

L’action se déroule cette fois, non pas en Inde, mais au cœur de l’Occident rationnel. Plus précisément à Bucarest où le héros-narrateur est invité à dépouiller dans un vieil appartement des archives sur l’Inde réunies par un orientaliste amateur. L’épouse de ce dernier souhaiterait que le narrateur puisse parachever les travaux de son mari interrompus par sa disparition brutale. Le mari disparu travaillait notamment sur la biographie d’un orientaliste de Transylvanie dénommé le docteur Honigberger. Le fantastique ne tardera pas à s’insinuer dans cette situation réaliste, brisant la stabilité d’un monde cohérent et rationnel. Toute la force de ce récit réside dans la subtilité avec laquelle le romancier a su analyser le sens du décalage entre le réel et la fantasmagorie.

D’une écriture saisissante et combien efficace, Minuit à Serampore permet de redécouvrir un auteur un peu tombé dans l’oubli.


Minuit à Serampore, par Mircea Eliade. Traduit de l’allemand par Albert-Marie Schmidt. Editions Mercure de France, 176 pages, 18,50 euros.

 

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail