Bosnie-Herzégovine / municipales

Bosnie-Herzégovine : jour de vote dans la ville martyre de Srebrenica

Meeting du parti bosniaque SDA à Srebrenica, le 4 octobre 2012.
Meeting du parti bosniaque SDA à Srebrenica, le 4 octobre 2012. RFI / Jean-Arnault Dérens

Les électeurs bosniens sont convoqués aux urnes, ce dimanche 7 octobre, pour des élections municipales. Peu de changements sont à attendre, alors que le pays reste paralysé par une crise politique permanente. La ville martyre de Srebrenica cristallise, une fois de plus, les tensions entre les partis nationalistes serbes et bosniaques.

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De notre envoyé spécial à Srebrenica,

À Srebrenica, tout est affaire de chiffres. Il y a, bien sûr, les 5 657 victimes du massacre de juillet 1995 identifiées à ce jour et enterrées dans le mémorial de Potocari, à l’entrée de la ville. Il y a le souvenir des 38 000 habitants qui vivaient ici avant la guerre, et puis ces deux chiffres, qui nourrissent toutes les polémiques : en 2008, 15 800 personnes avaient le droit de vote à Srebrenica, mais cette année, les listes ont été drastiquement réduites à 14 090 électeurs.

En effet, lors des précédentes élections locales, toutes les personnes enregistrées sur le territoire de la commune en 1991 avaient conservé le droit d’y voter. Ce statut spécial avait pour but de contrecarrer les effets du nettoyage ethnique, mais permettait toute sorte d’abus. Cette année, les électeurs doivent justifier d’une résidence effective dans la commune. Du coup, les Serbes, majoritaires, pourraient faire main basse sur la mairie, dirigée depuis la fin de la guerre par le parti bosniaque de l’Action démocratique (SDA), même si Srebrenica se trouve sur le territoire de la Republika Srpska, « l’entité serbe » de Bosnie-Herzégovine.

Mobilisation générale

Les partis bosniaques ont décrété la mobilisation générale, et un comité Votons pour Srebrenica a poussé les anciens habitants de la ville à y déclarer leur résidence. Ceux-ci ont souvent obtenu des aides pour reconstruire leurs maisons détruites durant la guerre, mais ils n’y séjournent que quelques semaines dans l’année, car il n’y a pas de travail à Srebrenica. Ils habitent désormais à Sarajevo, Tuzla ou d’autres villes majoritairement bosniaques.

Les partis serbes ne sont pas restés inactifs, et ont entrepris la même démarche pour les anciens habitants serbes de Srebrenica, désormais établis dans la ville voisine de Bratunac, voire même en Serbie. Dimanche, les deux camps ont prévu des autobus pour conduire les électeurs vers les bureaux de vote.

Cette mobilisation a le mérite paradoxal de mettre pour une fois d’accord les Bosniaques et les Serbes qui résident réellement à Srebrenica. « Pourquoi des gens qui vivent en Serbie auraient-ils le droit de décider de notre avenir, s’indigne Srdjan Jovanovic, le secrétaire du comité local du SNSD, le très nationaliste parti serbe de Milorad Dodik, le président de la Republika Srpska. Je n’ai pas de problèmes avec mes voisins bosniaques. Entre nous, nous pouvons nous entendre, mais Sarajevo, Belgrade et Banja Luka continuent de manipuler le symbole de Srebrenica, alors que les gens d’ici crèvent de misère. Si cela continue, nous allons tous partir ».

Azem Begic ne dit pas autre chose. Ce jeune homme de 30 ans conduit la liste du Parti pour un meilleur avenir (SBB), une formation bosniaque. Azem avait 13 ans lors de la chute de la ville. Il a pu s’enfuir à Sarajevo, et il est revenu vivre à Srebrenica en 2006, ouvrant une boulangerie près de Potocari. Au début, les affaires n’allaient pas trop mal, mais l’an dernier, il a dû licencier deux de ses quatre employés. « Ici, personne ne travaille. Les gens touchent de l’argent pour reconstruire leurs maisons et puis s’en vont. Ceux qui restent survivent avec l’aide sociale, mais depuis un an, j’ai de moins en moins de clients : les gens partent à nouveau de la ville, avec la crise et la réduction des aides. »

« Les millions de Srebrenica »

À Srebrenica, il y a enfin ces chiffres étranges que donne Muhizin Omerovic, le responsable municipal du développement économique : la ville compterait 12 000 habitants, dont 6 000 tout au plus y résident effectivement, soit 4 000 Serbes et 2 000 Bosniaques. 1 500 personnes ont un emploi à Srebrenica, mais la plupart d’entre elles n’habitent pas en ville, où 1 800 habitants sont par contre inscrits au bureau de chômage... La quasi-totalité des employés de la commune – tant serbes que bosniaques – quittent Srebrenica à la fin de leur journée de travail.

« Et puis, il y a les millions de Srebrenica », lâche Muhizin Omerovic. Les « millions de Srebrenica », ce sont les sommes colossales qui ont été investies depuis la fin de la guerre pour de mirifiques projets de développement économique qui ne sont jamais concrétisés. « Durant des années, n’importe quelle personne qui proposait un projet économique était sûr de recevoir des aides publiques colossales, soit de la part du gouvernement bosnien, soit de la part d’agences internationales. Le plus souvent, ces investisseurs disparaissaient dès qu’ils avaient touché leur argent ». Pour Muhizin Omerovic, « tant que Srebrenica restera un symbole manipulé par les deux camps, la ville sera condamnée à la mort lente ». Quel que soit le vainqueur des élections de dimanche, cette situation a bien peu de chances de changer.

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