Royaume-Uni

Affaire Savile : les victimes parlent, la BBC se défend

Le patron de la BBC, George Entwistle, s’est adressé à la presse après son audition devant les parlementaires britanniques sur l’affaire. Londres, le 23 octobre 2012.
Le patron de la BBC, George Entwistle, s’est adressé à la presse après son audition devant les parlementaires britanniques sur l’affaire. Londres, le 23 octobre 2012. REUTERS/Olivia Harris

L’affaire Jimmy Savile, du nom du feu animateur vedette de la BBC, prend une ampleur de plus en plus grande. Et de plus en plus effrayante. On parle déjà d’environ 300 jeunes victimes d’abus sexuels et de véritables réseaux pédophiles au sein de la BBC, mais peut-être aussi dans certains hôpitaux.

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Sale temps pour la vénérable British Broadcasting Corporation, la radio et télévision publique britannique, considérée jusqu’à présent comme l’une des plus respectables institutions du Royaume-Uni. Depuis début octobre, elle se trouve sous le feu croisé des médias, des autorités du pays et du grand public. Elle est accusée de malhonnêteté, de vouloir couvrir des agissements répréhensibles, de manque de capacités de jugement… et presque de complicité dans une vaste affaire de pédophilie.

Celui par qui le scandale est arrivé, Jimmy Savile, est décédé en 2011 à l’âge de 84 ans. En l'absence du principal coupable, la colère de l’opinion publique se concentre sur sa maison mère. En effet, Savile animait pendant de longues années deux émissions extrêmement populaires sur la BBC. Il s’agit de « Top of the Pops », devenue dans les années 1960 un véritable temple de la pop music, où passaient toutes les célébrités de la chanson, les Beatles et les Rolling Stones en tête, entourées souvent d’un public en délire. Il s’agit également de « Jim’ll Fix It », où l’animateur s’engageait à réaliser les rêves d’enfant des centaines de ses jeunes invités. Le problème, c’est qu’à l’extérieur du studio, souvent dans les locaux de la BBC, dans la Rolls Royce de la star, et même dans une école, les rêves tournaient aux cauchemars.

« Délinquant prédateur sexuel »

En effet, Jimmy Savile est soupçonné aujourd’hui d’avoir abusé sexuellement de dizaines, voire de centaines de personnes, dont beaucoup de mineures, pendant une quarantaine d’années. Selon les informations connues au stade actuel de l’enquête, sa plus jeune victime n’avait que 8 ans. Scotland Yard qualifie l’ancien animateur de « délinquant prédateur sexuel » et le soupçonne d’abus sexuels sur des mineurs « à une échelle sans précédent ».

C’est une chaîne concurrente, ITV, qui a mis la BBC en difficulté en diffusant, le 3 octobre dernier, un documentaire où cinq femmes affirment avoir été agressées sexuellement par Jimmy Savile alors qu’elles étaient mineures. Depuis, le nombre de probables victimes de celui-ci a plus que sensiblement augmenté. Au début, la police parlait de huit plaintes, dont deux pour viol, et estimait le nombre total de personnes concernées à « 20-25 ». A présent, elle annonce avoir recensé jusqu’à 300 victimes potentielles !

Les langues se délient

Et cela risque de ne pas être un bilan définitif. En effet, le documentaire de l’ITV a déclenché le mécanique effet « boule de neige ». Les langues se délient. Les victimes qui cachaient leurs souffrances pendant des années suivent maintenant l’exemple des autres et osent parler de choses qu’elles estimaient indicibles et honteuses.

Des informations apparaissent, selon lesquelles Jimmy Savile pourrait avoir fait partie de véritables réseaux pédophiles, à la BBC, mais pas seulement. Sous couvert de son intense activité caritative, pour laquelle il a été anobli par la reine et récompensé d’un prix par le pape, il aurait sévi également dans plusieurs hôpitaux publics. Il disposait d’une chambre dans l’hôpital de Stoke Mandeville et d’un logement dans l’hôpital psychiatrique de Broadmoor. Il se rendait aussi fréquemment dans un hôpital de Leeds. Selon la presse britannique, les enquêteurs seraient sur une piste menant à trois médecins de l’hôpital de Stoke Mandeville qui auraient abusé d’enfants comme, et peut-être avec, Jimmy Savile.

Un secret de polichinelle

La BBC se retrouve en plein coeur de la tourmente, non pas simplement parce que Jimmy Savile était son employé, mais aussi parce qu’elle a déprogrammé, peu après la mort de l’animateur, un documentaire qui évoquait déjà les abus sexuels commis par celui-ci. Et surtout parce qu’elle est fortement soupçonnée d’avoir été au courant des agissements de Savile et de les avoir couverts. Les langues se délient également au sein de la BBC elle-même. L’une de ses anciennes animatrices, Liz Kershaw, affirme que les atrocités commises par Savile étaient « un secret de polichinelle », mais, comme l'explique une autre journaliste de la chaîne, Esther Rantzen, il était « considéré comme une divinité ». Il croyait donc pouvoir agir en toute impunité. Certaines plaignantes évoquent carrément « une culture d’abus sexuels » au sein de la Corporation.

Celle-ci fait d'ailleurs tout pour atténuer l’effet dévastateur de cette affaire sur son image et sur son prestige. Fait rarissime, elle s’est excusée auprès de victimes présumées de Jimmy Savile, elle a promis « une enquête complète » en interne dès que la police termine la sienne, elle a nommé des experts vraiment indépendants pour mener les investigations, elle a licencié un rédacteur en chef qui a empêché la diffusion d’un sujet critique sur Savile il y a un an…

Dommages collatéraux

Pas sûr que cela suffise à calmer la fureur suscitée par l’affaire. Même le Premier ministre David Cameron a jugé nécessaire d’intervenir, en estimant publiquement que la BBC devait s’expliquer clairement, à la fois sur son attitude par rapport aux délits commis par Savile, et sur son traitement éditorial de l’affaire.

La tombe de Jimmy Savile, dans le cimetière de Scarborough, a été démontée à la demande de la famille. REUTERS/Phil Noble

Celle-ci fait aussi des dommages collatéraux. Plusieurs villes britanniques ont fait dévisser des plaques érigées au nom de Jimmy Savile. Son imposante pierre tombale avec l’épitaphe jugée désormais très ambigüe et provocante - « C’était bien le temps que ça a duré » - a été démontée et réduite en morceaux à la demande de la famille du défunt. Deux organisations de bienfaisance qui portaient le nom de l’ancien animateur ont annoncé leur autodissolution. Enfin, la nomination à la tête de New York Times d’un ancien directeur de la BBC, Mark Thompson, est de plus en plus contestée.  « Est-il possible qu’il ait tout ignoré ? », se demande Margaret Sullivan, médiatrice du journal.

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