Italie / entretien

Italie : «Mario Monti se pose en réserve de la République italienne»

Mario Monti, le 23 décembre 2012 à Rome.
Mario Monti, le 23 décembre 2012 à Rome. REUTERS/Alessandro Bianchi
10 mn

Démissionnaire, le président du Conseil italien a tenu une conférence de presse, dimanche 23 décembre à Rome. Mario Monti n'est pas officiellement candidat à sa succession. Mais il ne rejette pas l'idée d'être à nouveau chef du gouvernement après les législatives de février 2013, ou du moins d'assumer « les responsabilités » que le Parlement lui confierait le cas échéant. Il propose d’associer son nom à la campagne des formations qui rejoindraient sa ligne politique, résumée dans un programme intitulé « Changer l'Italie, réformer l'Europe ». Pour Marc Lazar, professeur d’histoire et de sociologie politique, spécialiste de la vie politique italienne à l'Institut d'études politiques (IEP) de Paris, « le professeur » a su se montrer habile politiquement.

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RFI : Cette déclaration fleuve de Mario Monti est-elle surprenante ?

Marc Lazar : Non, ce n’est pas une surprise, puisqu’il s’agit de la conférence de presse annuelle du président du Conseil italien. Il devait la faire, et il a bien sûr profité de l'occasion pour dresser le bilan de son action, qu’il considère comme positif, et pour indiquer les perspectives, se situer par rapport à la campagne électorale qui se met en place. Tout le monde attendait une déclaration claire. Ce n’est pas une déclaration claire, mais quand même ! En gros, ce qu’il essaie de faire, c’est de déterminer l’orientation de la campagne en proposant un certain nombre de réformes à faire, dans la poursuite de celles de son gouvernement. D’autre part, il se place en réserve de la République italienne.

Je suis prêt à assumer, un jour, si les circonstances le veulent, les responsabilités qui me seraient confiées par le Parlement

Mario Monti

Mais ce n’est pas une candidature formelle…

Non, il l’a bien dit. Il est sénateur à vie, et le président de la République avait dit publiquement qu’il n’était pas possible pour un sénateur à vie de s’engager comme candidat aux élections en Italie. Donc, il a exclu l’hypothèse d’être candidat dans ce que l’on appelle en France une circonscription électorale, et en Italie, un collège électoral. Mais il a dit en substance : « Je fais un certain nombre de propositions, et si un certain nombre de partis se reconnaissent dedans, je peux donner mon nom ». Pourquoi « mon nom » ? Pour être le futur président du Conseil. Il se place donc bien dans une position de réserve de la République, et essaie d’influer sur le débat public.

Il a d’ailleurs critiqué vivement, très vivement, Silvio Berlusconi. J’allais dire violemment, mais non, parce qu’il n’est jamais violent, tout est dans la subtilité avec le « professeur ». Je ne sais pas si cette subtilité est très bien perçue par les Italiens, mais c’était très intelligent, très fin, il a vraiment pris ses distances. Et ça, c’est un objectif politique qui consiste à accentuer les divisions à l’intérieur du camp berlusconien, pour essayer de favoriser ce regroupement des réformateurs, et éventuellement autour de lui.

Donc, il n’est pas neutre ?

Il n’est pas neutre. Il est clair qu’aujourd’hui, il a montré qu’il était hostile à Berlusconi. Sur tout, absolument tout : son action passée, son action présente, et même la conception, si j’ose dire, des femmes chez Silvio Berlusconi. Vraiment, tout y est passé. C’était un Mario Monti « anti-Berlusconi ». D’ailleurs, les premières réactions dans la presse italienne consistent à souligner non seulement cette mise à distance, mais aussi cette hostilité envers Silvio Berlusconi.

Mario Monti dit de Silvio Berlusconi : « Il a un cadre de compréhension mentale qui m’échappe ». C’est très clair !

Il dit en substance : « Je ne comprends pas ce que dit Silvio Berlusconi. D’un côté, il a fait l’éloge de mon gouvernement pendant des mois, puis maintenant il dit que je n’ai rien fait. D’un côté, il propose d’être le candidat des modérés et de s’effacer devant moi, maintenant il dit que mon gouvernement est nul et que je suis un danger public. » Effectivement, il le renvoie dans les cordes. J’ai rarement vu une critique de cette virulence venant d’un homme dont tout le monde sait que c’est un conservateur éclairé. Et surtout dans une conférence de presse, en tant que président du Conseil sortant. Là, c’est absolument clair. Ce qui est moins clair en revanche, c’est le rôle exact qu'il entend jouer. Il fait vraiment du « wait and see », « j’attends et je vais voir ». Mais attention, il marque un point : c’est à partir de son bilan et de ses propositions qu’il ouvre la discussion. Et il a bien parlé de propositions pour l’Italie et pour l’Europe.

Rigueur, rigueur, rigueur ! Ses propositions sont tout de même très loin d’être un programme électoral susceptible d’attirer le plus grand nombre, si ?

Oui, c’est la rigueur, c’est l’austérité. Mais c’est aussi finir les réformes sur le marché du travail, favoriser la place des femmes dans l’Italie future, permettre le développement et la reprise de la croissance italienne. Ce n’est donc pas uniquement la rigueur, même si pour l’opinion publique italienne, ce qui compte aujourd’hui, c’est le sang et les larmes que fait verser ce gouvernement depuis treize mois, si j'ose dire.

Des impôts en hausse, une récession de 2,4% cette année, 36% des jeunes Italiens au chômage. Il n’y a pas vraiment de quoi attirer les foules...

Oui mais attention ! Evidemment, c’est tout le dilemme de Mario Monti, qui sait aussi bien lire la situation économique et sociale que vous et moi, et peut-être encore mieux. Et qui surtout regarde les sondages. Il sait qu’il a peu de chances électoralement, mais qu’il garde une grande popularité personnelle malgré cette année de sacrifices. Dans l’Italie d’aujourd’hui, les propositions que fait Mario Monti sont importantes, parce qu’en face, c’est le vide. D’un côté, Berlusconi annonce des promesses démagogiques, qu’a d’ailleurs épinglé Mario Monti : il propose de réduire les taxes, il propose quasiment de sortir de l’Europe. Encore plus à droite, certains proposent de sortir de l’euro. Et au centre-gauche, Pier Luigi Bersani dit, en gros, « on fera la même politique économique que celle du gouvernement Monti » - et pour cause, ils l’ont soutenu pendant treize mois -, « mais on fera un peu plus de social ».

Mario Monti a dit, aujourd’hui, que tout le monde est pour le social, mais que pour l'atteindre, il faut déjà aller jusqu’au bout de réformes économiques. Voilà son équation compliquée. La grande leçon, c’est qu’en cette veille de fêtes, il dit aux Européens, et surtout aux Italiens : « Voilà ce que j’ai fait, voilà mes idées. Jugez-moi, je suis prêt pour diriger une coalition de grand rassemblement réformateur. » Alors, d’après moi, c’est une hypothèse exclue, parce qu’il n’arrivera pas à mettre ensemble une partie des centristes et une partie du centre-gauche qui lâcherait le Parti démocrate. La troisième hypothèse, qu’il n’a pas dit mais que tout le monde a en tête, c’est qu’il pourrait être le futur président de la République, (élu au suffrage universel indirect, NDLR). En se présentant comme un rassembleur sur une idée réformiste, en isolant Berlusconi, il est peut-être en train d’essayer de dégager une majorité qui le porterait au palais du Quirinal, la présidence de la République italienne.

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