Kosovo/Serbie

Kosovo/Serbie: Belgrade dit non au plan de l’Union européenne

Des manifestants serbes bloquent une rue de Belgrade (Serbie) le 8 avril 2013, pour protester contre le plan européen sur le Kosovo.
Des manifestants serbes bloquent une rue de Belgrade (Serbie) le 8 avril 2013, pour protester contre le plan européen sur le Kosovo. REUTERS/Marko Djurica

La « normalisation » des relations entre la Serbie et le Kosovo a du plomb dans l’aile. Comme attendu, Belgrade a rejeté lundi soir le plan de l’Union européenne pour le nord du Kosovo, tout en demandant une poursuite du « dialogue ». Avec cette décision, le processus d’intégration européenne de la Serbie devrait également marquer le pas.

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Avec notre correspondant à Belgrade, Jean-Arnault Dérens

Belgrade a finalement dit « non » aux propositions de l’Union européenne sur le Kosovo. Cette décision était attendue depuis l’échec, dans la nuit du 2 au 3 avril, de la dernière session du « dialogue » avec Pristina, poussivement menée sous l’égide de l’Union européenne.

Les deux délégations s’étaient séparées sur un constat de désaccord, la Haute représentante européenne aux Affaire étrangères, Catherine Ashton, évoquant un « fossé étroit et profond » entre les positions des deux camps. Le dialogue a achoppé sur le niveau d’autonomie accordé au secteur serbe du nord du Kosovo qui, en contrepartie, aurait dû accepter de reconnaître l’autorité de Pristina.

« Cinq jours de choix »

Durant les « cinq jours du choix », la Serbie a mis en scène une dramaturgie comme elle a en le secret. Tout le monde a tenu son rôle. Dès vendredi, le patriarche Irinej, chef de l’Eglise orthodoxe serbe, avait appelé les autorités à ne pas « ne pas céder, trahir, ou vendre » le Kosovo. Samedi, les ultra-nationalistes du mouvement Dveri manifestaient dans le centre de Belgrade, tandis que les autorités politiques multipliaient les déclarations contradictoires.

En effet, en refusant l’offre, la Serbie sait qu’elle prend le risque d’une brouille – au moins passagère – avec les Européens. Concrètement, Belgrade n’obtiendra pas ce printemps une date d’ouverture des négociations d’adhésion. Le processus d’intégration européenne du pays va donc, symboliquement, marquer le pas.

Essayant de dégonfler l’enjeu, le Premier ministre Ivica Dacic a répété qu’il n’y avait pas de « Jour J » et que, même si la Serbie disait « non » aux propositions mises sur la table, les discussions reprendraient. Cette option est pourtant écartée par Catherine Ashton, qui répète que le temps de la négociation est passé.

Accords de Dayton

À l’inverse, le vice-Premier ministre Aleksandar Vucic évoquait un des choix « les plus difficiles de l’histoire de la Serbie ». Lui faisant écho, la presse serbe n’a cessé d’évoquer quelques précédents funestes dans l’histoire récente du pays, rappelant tant les accords de Dayton (décembre 1995), qui mirent fin à la guerre de Bosnie-Herzégovine, que les ultimes pourparlers avant les bombardements de l’OTAN, en mars 1999.

Certains n’hésitaient pas même à faire le parallèle avec deux « choix » essentiels dans l’histoire du peuple serbe : celui de mars 1941, quand la population de Belgrade se souleva contre le pacte que le régent Paul s’apprêtait à signer avec Hitler, précipitant le royaume yougoslave de l’époque dans une guerre qui allait lui être fatale.

Plus loin dans le temps, mais non moins déterminant dans l’imaginaire national, il y a le fameux « choix » du prince Lazare, à la veille de la bataille de Kosovo (28 juin 1389) : visité par un ange, le chef des armées serbes choisit de perdre le royaume terrestre pour gagner le royaume des Cieux…

« Trésor spirituel »

Tels de « nouveaux Lazares  », les dirigeants serbes auraient donc choisi de préserver le « trésor spirituel » du Kosovo contre les millions d’euros des fonds de pré-adhésion auquels  le pays aurait pu prétendre en avançant dans le processus d’intégration européenne…

Cette vision « héroïque » ne correspond pourtant pas tout à fait à la réalité. Les dirigeants de Belgrade sont d’anciens nationalistes devenus de fervents europhiles, mais l’opinion publique est loin de partager leur nouvelle passion. Tout le monde sait bien qu’après l’intégration de la Croatie, le 1er juillet prochain, les portes de l’UE vont se refermer pour une longue période.

L’intégration européenne de la Serbie n’a aucune chance de se concrétiser avant une dizaine d’années – même dans les scénarios les plus optimistes. Il n’est donc pas évident de faire accepter à une opinion rétive de lourds sacrifices – au moins sur le plan symbolique – au nom d’une perspective aussi éloignée.

Echec

Dans le même temps, les concessions demandées à Belgrade et aux Serbes du Kosovo - réintégration du nord du territoire sous l’autorité de Pristina - étaient théoriquement importantes, mais l’on peut gager que, si Belgrade avait accepté le plan proposé, assez peu de choses auraient changé sur le terrain, du moins dans un premier temps.

Bruxelles voulait avant tout un accord politique, qui aurait eu pour but de montrer que la « perspective européenne » constituait bien toujours la priorité des gouvernements, tant à Belgrade qu’à Pristina. L’échec du processus montre que les paramètres politiques locaux sont désormais plus importants et que la « carotte européenne » a un pouvoir d’attraction qui ne cesse de se démonétiser.

Alors que l’Union, qui assume de lourdes responsabilités au Kosovo, notamment par le biais de la mission Eulex, peut difficilement se contenter du maintien du statu quo actuel, Bruxelles fait certainement figure de plus grand perdant de l’échec du processus de « dialogue », et les diplomates européens semblent en panne de stratégie, sauf à se rallier au « plan B », que Belgrade suggère avec insistance, à savoir reprendre le dialogue, exactement au point où il a été interrompu dans la nuit du 2 au 3 avril.

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