Turquie / Entretien

Turquie : face à la contestation, «il y a une distribution des rôles au sein de l’AKP»

Dorothée Schmid.
Dorothée Schmid. France 24
Texte par : RFI Suivre
7 mn

C’est l’avis de Dorothée Schmid, directeur de recherche à l’Institut français des relations internationales (Ifri), qui analyse pour RFI les causes des émeutes qui secouent actuellement la Turquie depuis quatre jours. La chercheuse réfute la thèse selon laquelle cette crise révèle des fractures au sommet de l’Etat. Pour elle, le président Abdullah Gül et le Premier ministre Tayyip Erdogan se répartissent les rôles : le premier est consensuel, le second plus «sanguin».

Publicité

Derrière les premières revendications, concernant un projet d’aménagement urbain à Istanbul, c’est désormais le pouvoir qui est directement visé. L’AKP, au pouvoir depuis onze ans, est accusé d’autoritarisme par les manifestants. De quel autoritarisme parle-t-on ?

Dorothée Schmid : Très symboliquement, l’histoire du parc de Gezi à Taksim, c’est un Etat qui décide d’aller de l’avant, au mépris des revendications des riverains, et alors qu’il y a quand même un recours suspensif, prononcé par un tribunal sur, justement, la destruction du parc. Il y a un Premier ministre qui dit : « Je ne cèderai pas devant la rue » - sur quelque chose qui peut sembler finalement très marginal et où l’on pourrait avoir une concertation beaucoup plus simple.

Ces manifestants rejettent-ils un parti, l’AKP, ou un homme, Recep Tayyip Erdogan ? Certains parlent à son propos d’un « Poutine version turque ».

Je suis allée à Taksim ces derniers jours. On a évidemment dans la rue beaucoup de slogans anti-Erdogan. C’est vraiment très impressionnant, beaucoup de slogans appellent le Premier ministre à la démission. C’est donc quand même sa personnalité qui concentre beaucoup les critiques.

Mais, bien entendu, ceux qui manifestent ne font pas partie de l’électorat naturel de l’AKP. Il y a peut-être des indécis. Il y a peut-être des électeurs qui sont un peu dans le marais. Mais en tout cas, là, c’est la personnalité qui est considérée comme autoritaire, effectivement, et un peu sanguine. C’est Erdogan qui est contesté.

Le Premier ministre dit vouloir faire de la Turquie un modèle pour le monde arabo-musulman. Qu’est-ce que cela signifie ?

Ça, c’était un vieux thème. Alors les autorités turques ne disent pas ça. Elles disent que la Turquie est une source d’inspiration. Elles n’utilisent pas le mot de « modèle », parce qu’elles ont compris que ça avait un côté un petit peut paternaliste, finalement, vis-à-vis des Arabes.

Néanmoins l’idée c’est que la Turquie est une démocratie musulmane moderne et un pays qui allie à la fois la croissance, la capacité à retrouver, ou maintenir, des traditions. Un pays où il fait bon vivre, où l’on peut consommer facilement et qui, en même temps, est en phase avec sa propre identité...

Pourtant, des mesures plutôt radicales ont été prises par le Premier ministre, ces derniers temps.

Evidemment, il y a l’affaire de la restriction sur les consommations d’alcool qui est quelque chose qui a, probablement aussi, mis le feu aux poudres à Istanbul, et qui a fait que beaucoup de jeunes notamment, se sont retrouvés dans la rue et ont rallié les protestataires autour du parc à Gezi.

On a le sentiment qu’une morale islamique de plus en plus stricte est en train de s’imposer dans les espaces publics. Et ça, c’est quelque chose qui va être très difficile à tenir, dans une ville comme Istanbul, qui a quand même une tradition plutôt occidentale, méditerranéenne et libérale. Et puis c’est aussi une ville où il y a beaucoup de touristes. Alors, évidemment, il y a des touristes qui viennent du Moyen-Orient. Mais il y a aussi beaucoup de touristes européens.

Le correspondant de RFI en Egypte a constaté qu’au Caire, les habitants suivent avec beaucoup d’attention ces protestations turques. Les Frères musulmans au pouvoir en Egypte sont, eux aussi, très décriés. La Turquie pourrait-elle servir de moteur à d’autres révolutions ?

Je crois qu’il ne faut pas faire de comparaisons trop hâtives entre ce qui se passe en Turquie et ce qui se passe dans les pays arabes, voisins ou non voisins. On s’aperçoit un partout dans le monde qu’on a des vagues de contestation sur des choses différentes.

La Turquie est quand même une grande démocratie. En Turquie on a quand même un gouvernement élu de façon légitime. La contestation sur l’aspect démocratique du pouvoir aujourd’hui en Turquie, c’est sur sa méthode de gouvernement. On a l’impression que c’est un gouvernement qui choie sa base électorale et qui est en train de grignoter les libertés de ceux qui ne sont pas dans son électorat direct.

Mais c’est néanmoins très logique que les Arabes regardent de très près ce qui se passe en Turquie. Les Turcs leur ont quand même donné beaucoup de leçons, ces derniers temps. Ils leur ont expliqué qu’ils allaient leur montrer la voie et le chemin.

Donc aujourd’hui il y a une espèce de fascination pour cette déstabilisation expresse de la Turquie, que l’on n’attendait pas du tout.

Il y a eu un changement de discours, entre le début de la contestation et ce lundi. Le Premier ministre était catégorique et ferme, au début, puis il a fait marche arrière. Le président turc, Abdullah Gül, lui, appelle à l’apaisement. Y a-t-il des tiraillements au sein du gouvernement ?

Je n’interpréterai pas ça comme des tiraillements. Je crois qu’au contraire, c’est l’habituelle division des rôles au sein de l’AKP, où effectivement le président de la République est une personnalité plus consensuelle, que l’on envoie en première ligne quand on a une grave crise, et notamment une crise d’image. Le Premier ministre est quelqu’un de plus sanguin.

Recep Tayyip Erdogan essaie donc de ne pas s’exprimer quand on est dans une situation de crise trop dure, parce qu’il sait que parfois, ses mots dépassent peut-être sa pensée.

Là, on sait qu’il part en mission, en tournée en Afrique du Nord. Certains l’accusent de déserter le terrain. Mais c’est peut-être aussi un moyen pour lui de faire baisser la pression finalement.

Dorothée Schmid a notamment dirigé l’ouvrage : La Turquie au Moyen-Orient, le retour d’une puissance régionale (éditions CNRS, 2011).

Le site de l’Institut français des relations internationales, où Dorothée Schmid est directrice du programme «Turquie contemporaine».

 

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail