Kosovo

L’heure de vérité pour la «normalisation» dans le nord du Kosovo

Affiches dans une rue de Mitrovica appelant au «boycott des élections séparatistes albanaises».
Affiches dans une rue de Mitrovica appelant au «boycott des élections séparatistes albanaises». RFI/Jean-Arnault Dérens

La participation des Serbes et le bon déroulement des élections municipales de dimanche seront le test des accords de « normalisation » de la situation au Kosovo, conclus en avril dernier entre Belgrade et Pristina, sous l’égide de l’Union européenne. Un scrutin sous haute tension, dont dépend l'avenir de la région.

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De notre envoyé spécial à Mitrovica,

Le nord du Kosovo, c’est quatre communes, quelque 50 000 habitants en comptant large, deux routes toujours arpentées par les blindés de la KFOR et des millions d’euros engloutis depuis 1999. Encore une fois, tous les regards européens vont se tourner vers cette petite zone majoritairement peuplée de Serbes, qui refuse toujours de reconnaître l’autorité de Pristina.

Radica Simic a 27 ans, diplômée en économie, elle est au chômage. Pour la première fois de sa vie, elle a décidé de s’engager en politique, en se présentant aux élections municipales dans sa ville natale de Zvecan : « Je n’ai pas envie de partir, je veux vivre ici », explique la jeune femme.

« Collaborer » avec Pristina

« Mais les jeunes n’ont aucune chance de trouver un emploi dans le nord du Kosovo. Ils n’ont rien d’autre à faire que de traîner dans les cafés ». Radica Simic estime qu’il faut « collaborer » avec Pristina. Elle se souvient de la « ville unie » qu’elle a connue dans son enfance, même si elle ne s’est pas rendue une seule fois dans les quartiers albanais depuis la fin de la guerre, quand elle avait 13 ans. Elle est candidate sur la liste Serbie, démocratie, justice (SDP), qui entend faire entendre la voix des Serbes locaux de manière indépendante de Belgrade.

« Les politiciens du nord du Kosovo ont l’habitude de commenter les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, mais jamais de s’occuper des problèmes concrets, comme le chômage, l’état des routes ou l’eau courante, qui n’arrive toujours que quelques heures par jour dans la plupart des foyers de Zvecan », explique l’avocat Nebojsa Gajic, tête de liste pour cette commune.

L’homme ne défend pas les accords de Bruxelles, qui entérinent l’abandon de la souveraineté serbe sur le nord du Kosovo, mais voilà, à la clé, il y a quinze millions d’euros promis par l’Union européenne pour le développement économique de la région - à la seule condition que les élections de dimanche se déroulent « correctement », et surtout pacifiquement.

« Tout le monde a peur »

Combien de Serbes se rendront-ils aux urnes ? L’ancien chef des Nations unies à Mitrovica, l’Américain Richard Gallucci place la barre très haut : il faudrait une participation de 30% pour parler de succès. L’ancien ministre serbe Oliver Ivanovic est plus modeste : selon lui, 3 000 électeurs pourraient voter, soit 12% des 27 000 inscrits de la ville. « Tout le monde a peur », reconnaît-il. « Beaucoup de gens attendent de voir comment les événements tourneront dimanche. S’il y a des provocations devant les bureaux de vote, ils resteront chez eux. »

Pour l’instant, les murs de Mitrovica sont unanimes : partout, des affiches et des graffitis appellent au « boycott des élections séparatistes albanaises ». Jeudi soir, les radicaux ont organisé un grand concert avec Bora Corba, figure de légende du rock yougoslave des années 1970 et 80, rallié au nationalisme serbe le plus ultra.

« Normalisation » et « réintégration »

Des milliers d’adolescents ont repris ses vociférations contre le gouvernement de Belgrade « vendu à l’Union européenne ». En effet, les actuels maires des quatre communes serbes « parallèles » du nord du Kosovo - parallèles, car elles ne reconnaissent pas l’autorité de Pristina - ont fini, sous pression de la Serbie, par se rallier à l’option de la participation et se présentent sous le label d’une « Liste serbe ».

La ville même de Mitrovica-nord ne compte pas plus de 20 000 habitants. Les 27 000 électeurs inscrits se trouvent en additionnant quelque 5 000 électeurs albanais originaires du nord, même s’ils vivent aujourd’hui dans les quartiers albanais du sud, mais aussi des milliers de Serbes déplacés en Serbie, qui peuvent voter par correspondance.

« Il n’y a pas de plan B »

Si les Albanais votaient en masse tandis que les Serbes boudaient les urnes, un maire albanais pourrait bien être élu dans les quartiers serbes de Mitrovica-nord, une hypothèse qui invaliderait le scénario d’une « normalisation » et d’une « réintégration » des Serbes dans les institutions du Kosovo.

L’Union européenne, Belgrade et, dans une large mesure, Pristina ont intérêt à ce que « tout se passe bien », et que la Liste serbe remporte les élections avec un taux de participation « raisonnable », mais si le scénario dérape, « il n’y a pas de plan B », ainsi que le reconnaît, sous couvert de l’anonymat, un fonctionnaire de la mission européenne Eulex. Mitrovica va donc vivre, une fois de plus, une de ces journées d’extrême tension dont elle a le secret.

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