Ukraine

Le scénario russe de Vladimir Poutine concernant l'Ukraine

Vladimir Poutine le 26 février 2014.
Vladimir Poutine le 26 février 2014. REUTERS/Mihail Metzel/RIA Novosti/Kremlin

La partition de l’Ukraine est un scénario qui se fait de plus en plus pressant en tout cas chez les Ukrainiens pro-Russes, ceux qui veulent retourner dans le giron de Moscou, notamment en Crimée. La question sera posée par référendum aux habitants de la région autonome, le 16 mars. Vladimir Poutine dit réfléchir. Pierre Lorrain, journaliste et écrivain, spécialiste de la Russie, auteur de Moscou et la naissance d’une nation, livre son analyse. 

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Que se passe-t-il dans la tête de Vladimir Poutine ? Bien malin qui peut répondre à cette question, mais son action, ses positions répondent-elles à une logique qu’il avait bien établie, un scénario qu’il suivrait à la lettre ?

Pierre Lorrain : Effectivement, il est difficile de se mettre à la place de Vladimir Poutine parce qu’il a toujours l’art de surprendre ceux qui sont face à lui, tout simplement parce qu’on a l’impression qu’il réfléchit un peu plus loin que le commun des hommes politiques de la planète actuellement. Ce qui se passe actuellement en Ukraine, et particulièrement en Crimée, était mûrement réfléchi depuis longtemps. En fait, Vladimir Poutine a mis les enchères très haut. La menace d’une intervention militaire en Ukraine et la prise de contrôle de la Crimée avec la bienveillance et la collaboration des autorités locales ont placé l’Occident devant l’incertitude. On ne sait pas comment réagir à cela parce que tout simplement il n’y a pas de réaction aujourd’hui qui soit évidente.

De toute manière, ce qu’il veut, et ça c’est très clair depuis longtemps, c’est que la Crimée devienne au moins autonome vis-à-vis de Kiev. Si elle reste à l’intérieur de l’Ukraine, qu’elle bénéficie de la large autonomie qui était prévue en 1992 (et que le gouvernement de Kiev a aboli en 1995). Ca c’est le minimum. Ensuite, il y a la possibilité d’une indépendance comme celle du Kosovo. La situation est à peu près la même : population russe abondante et le fait de se trouver dans un pays qui lui est relativement hostile. Troisième possibilité, c’est l’annexion pure et simple : la Crimée demande à être rattachée à la Russie et la Russie accepte.

Vladimir Poutine suit une logique de Russie toute puissante ?

Non pas une logique de Russie toute puissante mais d’une Russie qui défend ses intérêts et qui est capable de les défendre, alors que l’Occident défend ses intérêts de la même manière dans son arrière-cour, comme on dit généralement, et malgré les protestations de Moscou, l’Occident arrive à faire un peu ce qu’il veut. On l’a vu en Libye. On l’a vu en Irak. On l’avait vu il y a un peu plus de vingt ans, au Panama, où les Américains ont défendu leurs droits d’accès au canal de Panama contre le dictateur Noriega par la force militaire. Mais simplement ce qui est permis aux Occidentaux semble interdit aux Russes. Là Vladimir Poutine dit clairement « non, on a également le droit de défendre nos intérêts ».

Qu’est-ce qui fait que la stratégie Poutine échappe autant aux Occidentaux ?

C’est tout simplement parce que, face à Poutine, nous ne nous donnons pas les moyens d’une politique cohérente. Il était absurde par exemple et c’est ça qui a tout déclenché de négocier un plan de sortie de crise à Kiev. Et ce sont nos ministres européens, en particulier Laurent Fabius, qui se sont portés caution de ce plan de sortie de crise le 21 février. Ce plan est abandonné par l’opposition qui a signé le 22 février. Et nous, nous disons «ce n’est pas grave après tout, on passe». Non, on ne peut pas passer dans ces conditions-là parce qu'on engage automatiquement une crise internationale. Nous ne sommes pas seuls dans le monde et Poutine a rappelé aux occidentaux qu'effectivement, ils avaient été un peu légers en abandonnant l’accord qui avait été signé, avec la bienveillance, d’ailleurs, du négociateur russe.

Vladimir Poutine qui semble aussi mener une politique du pire qui ne lui fait pas peur ?

Ce n’est pas une politique du pire. Il se donne les moyens de remplir ce qu’il considère être son plan ou sa mission, peu importe. Mais il se donne les moyens, c’est-à-dire qu' il a mis les enchères tellement haut que nous ne pouvons pas suivre. Nous sommes incapables de suivre parce que nous ne sommes pas prêts à mettre des dizaines de divisions sur la frontière ukrainienne pour parer une éventuelle menace. D’autant plus que, lorsque l’on regarde les réactions des hommes politiques en Europe, ils sont très partagés sur l’analyse que l’on peut porter sur les évènements à Kiev tout simplement parce que le gouvernement provisoire à Kiev peut satisfaire certains mouvements ou partis, ou même gouvernements occidentaux mais pas d’autres qui considèrent d’un très mauvais œil l’émergence de groupes carrément néo-fascistes en son sein. On est dans une situation très complexe et dont, Poutine, qui a une grille de lecture beaucoup plus simple, profite abondement.

Vladimir Poutine a donc une longueur d’avance sur les Occidentaux dans cette affaire. Est-ce que les sanctions qui sont annoncées par les Occidentaux peuvent freiner son avancée dans ce dossier ?

Très difficilement. Par exemple, le Canada a expulsé des militaires mais qui étudiaient dans une école militaire au Canada. Immédiatement la Russie dit que le contrat de production commune avec l’avionneur bombardier serait peut-être remis en question. Tout le monde, dans le monde contemporain, tout le monde se tient. On ne peut pas prendre des sanctions sans qu’il y ait des conséquences. En particulier en Europe. Nous sommes largement dépendants du gaz russe malgré les informations de certaines personnes qui ne tiennent pas réellement compte de la réalité, nous sommes dépendants de ce gaz. Nos économies sont interpénétrées. Pour l’Allemagne, la Russie est un client essentiel et pour la France d’ailleurs aussi dans certains domaines.

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