Ukraine / Russie

Sanctions contre la Russie: c'est «de la gesticulation diplomatique»

Pour l'instant, Vladimir Poutine reste peu sensible aux menaces de sanctions.
Pour l'instant, Vladimir Poutine reste peu sensible aux menaces de sanctions. REUTERS/Vasily Fedosenko

Deux grandes marques de cartes de crédit, Visa et MasterCard, pour ne pas les nommer, bloquent les transactions des détenteurs de comptes dans plusieurs des banques russes. De leur côté, les Russes ont prévenu qu’ils préparaient une riposte, ce qu’ils désignent comme une réponse miroir aux sanctions occidentales. Décryptage de Philippe Migault, directeur de recherches à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

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RFI : Est-ce que l’on peut, ce midi, dresser un état des lieux des sanctions ?

Philippe Migault : Je pense que l’état des lieux est très rapide à dresser dans la mesure où ces sanctions sont quasiment inexistantes. Elles sont strictement symboliques pour l’instant. On s’en prend à quelques personnes. D’ailleurs, les Etats-Unis et l’Union européenne ne visent pas les mêmes et certaines de ces personnes sont, premièrement des second couteaux, et deuxièmement, des gens qui n’ont pas nécessairement des avoirs à l’étranger. Donc pour l’instant, très clairement, on est dans une politique d’affichage, une politique d’effet de manche, et ça ne va pas au-delà.

Une politique d’affichage qui vous semble organisée ou bien décidée comme ça, dans la précipitation ?

Il semble évident que nous sommes là dans de la com', ni plus ni moins. Nous prenons des mesurettes afin de dire que nous faisons quelque chose et nous ne restons pas inactifs. Pour autant il y a un énorme débat et d’énormes dissensions entre Européens, quant aux mesures à prendre, chacun n’ayant pas les mêmes intérêts. Ces mesures sont là pour combler le vide, l’Union européenne n’étant pas en mesure de prendre des sanctions économiques pour l’instant.

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La sanction que j’évoquais tout à l’heure, ces marques de cartes de crédit qui bloquent des comptes… Il n’y a pas d’impact économique à ce type de mesures très concrètes ?

Je pense que c’est quelque chose de relativement marginal. Et c’est par ailleurs quelque chose qui est susceptible d’attirer des mesures de rétorsion qui ne sont pas négligeables.

A chaque fois qu’on a parlé sanctions, on a parlé de gaz. Sur ce volet de l’énergie, il n’y a pas de mesures à attendre dans l’immédiat ?

C’est extrêmement difficile, dans la mesure où malgré tout, l’Allemagne dépend à 40 % de la Russie pour son gaz et à 30 % pour son pétrole, la Pologne c’est 100 % de gaz russe, les Pays baltes aussi. Donc décider unilatéralement du jour au lendemain qu’on n’achète plus de gaz aux Russes est quelque chose qu’on n’avait même pas envisagé en plein coeur de la Guerre froide, et il y a une raison à cela. Nous sommes interdépendants et nous n’avons pas les moyens de nous passer de ces livraisons !

Et quand on décide d’annuler un sommet Europe-Russie, comme c’est le cas pour celui de juin prochain, là encore pas d’impact ?

L’impact sera absolument nul. De toutes façons, les sommets Union Européenne-Russie, depuis des années, ne produisent aucun résultat concret.

A vous entendre, qu’est-ce que peut faire aujourd’hui l’Europe  ? Qu’est-ce que peuvent faire les Américains pour freiner ce qui se passe du côté de la Crimée ?

J’ai le sentiment que pour l’instant, de toutes façons, ce qui se passe au niveau de la Crimée ne peut plus être freiné. La Crimée a fait secession, la Crimée a quitté l’Ukraine. Je pense que c’est définitif et qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Donc, je pense que du point de vue de Washington comme du point de vue de Bruxelles, ou du niveau de Paris, Berlin ou Londres, c’est quelque chose qui est acté, c’est quelque chose dont on est bien conscient. Donc on est plutôt dans la gesticulation diplomatique que dans la préparation de mesures de rétorsion.

Dans ce cas-là, comment se fait-il que ce matin la Bourse de Moscou était dans le rouge ?

Parce que vous savez comme moi que les marchés financiers sont extrêmement volatiles et qu’ils sont attentifs au moindre signe un tant soit peu inquiétant. Par ailleurs, je vous rappelle que déjà il y a deux semaines de ça, la Bourse de Moscou avait plongé. Et puis on avait assisté à une série de rebonds. Donc je ne pense pas qu’on puisse considérer que l’activité des marchés soit réellement révélatrice des forces en présence et des perspectives géopolitiques dont nous parlons actuellement.

Il y a eu tout de même ce matin cette signature à Bruxelles, le volet politique de l’accord d’association. C’était quand même là le point de départ de toute cette affaire. Le renoncement et le fait que l’ancien pouvoir de Kiev se tourne plutôt vers Moscou. Est-ce que là, signer aujourd’hui malgré tout, cela a un sens ?

Je pense que là encore on est dans du vide. Concrètement, cet accord d’association de l’Union européenne a plusieurs volets. Qu’avons-nous signé ce matin ? On a signé le volet politique. Ce volet politique, qu’est-ce que c’est ? On est surtout dans l’incantation. On parle de valeurs européennes que nous partageons communément avec les Ukrainiens, on parle aussi d’une levée des visas pour les Ukrainiens circulant à l’intérieur des frontières européennes.

Je rappelle que le volet économique n’est pas envisagé pour l’instant. Donc cet accord d’association, somme toute, ne nous engage à rien, ou en tout cas à pas grand-chose. Je rappelle que la Turquie a signé un accord d’association beaucoup plus complet que ça avec l’Union européenne il y a de ça maintenant plus de cinquante ans et que la Turquie patiente toujours à la porte de l’Europe ! Donc je pense très honnêtement que cet accord n’est pas réellement un tournant.

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