Irlande du Nord

«En Irlande du Nord, il n’y a pas eu le même processus qu’en Afrique du Sud»

Gerry Adams, le président du parti républicain irlandais Sinn Fein, à Belfast, le 31 décembre 2013.
Gerry Adams, le président du parti républicain irlandais Sinn Fein, à Belfast, le 31 décembre 2013. AFP PHOTO / Peter Muhly

Le dirigeant républicain Gerry Adams a été relâché dimanche à l'issue de quatre jours de garde à vue à propos du meurtre par l'IRA en 1972 de Jean McConville, une mère de 10 enfants, en attendant que le parquet se prononce sur d'éventuelles poursuites. Karine Fisher, professeur à l'université d'Orléans, analyse les derniers événements de l'affaire.

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RFI : Avant d’aller plus loin, est-ce que vous pouvez nous dresser un rapide portrait de Gerry Adams ?

Karine Fisher : C’était déjà l’une des figures républicaines en Irlande du Nord depuis les années 70. Il avait été arrêté et emprisonné plusieurs fois au cours de ces années sous une législation d’exception, déjà à l’époque. Il est devenu président du Sinn Fein en 83. Et ça a été l’une des figures centrales du changement stratégique du Sinn Fein vers la fin de la lutte armée et le début du processus des paix dans les années 90. Il est devenu par la suite membre de l’Assemblée nord-irlandaise, du Parlement britannique et il a abandonné ses mandats pour devenir membre du Parlement irlandais depuis 2011.

Ancien ennemi de Londres, artisan majeur du processus de paix en Irlande du Nord, on a peu parlé de la façon dont le passé est revenu sur le devant de la scène. Il faut pour cela se tourner vers les Etats-Unis. Pourquoi aujourd’hui ?

C’est lié à une enquête qui a été menée par une équipe d’universitaires, menée par Ed Moloney à Boston, une série d’entretiens qu’ils ont menés avec des républicains irlandais membres de l’IRA, sous le sceau de la confidentialité. Et ces entretiens ont fait l’objet d’un livre, mais ils ont aussi été saisis par la police à la suite d’un long procès, pour qu’ils puissent obtenir ces pièces. Donc c’est ressorti vraiment à cette occasion-là. Il semblerait que plusieurs des personnes qui ont été interrogées à l’époque évoquent Gerry Adams comme étant l’une des personnes qui auraient ordonné l’assassinat de Jean McConville.

Ce dont il se défend, évidemment. Le fait qu’il se soit présenté de lui-même pour être interrogé, cela a quel sens ?

Il était déjà au courant, évidemment. Pour lui, c’est une façon de dire qu’il n’a rien à cacher. C’est vrai aussi qu’on n’a pas entendu parler de nouvelles pièces. Ce que dit Ed Moloney sur le sujet c’est que si la police se fonde uniquement sur les entretiens, on se retrouve avec une situation d’une parole contre une autre. Donc on voit difficilement comment on pourrait arriver à un véritable procès, à une accusation.

Il faut quand même savoir qu’il a été arrêté sous la loi contre le terrorisme. C’est pour ça qu’ils peuvent le garder plusieurs jours, voire jusqu’à vingt-huit jours au maximum. Ça ressemble un petit peu –même si ce n’est pas du tout si exceptionnel, mais ce n’est pas si éloigné non plus de la législation d’exception qui avait permis son arrestation dans les années 70. Ainsi, on revient un petit peu en arrière de ce point de vue là.

Cet interrogatoire de Gerry Adams a ravivé les critiques dans le camp catholique entre la police d’Ulster. Il pourrait selon vous, mettre à mal comme certains le disent, le processus de paix en Irlande du Nord ?

C’est très difficile à deviner. Il est vrai que ce qu’a dit Martin McGuinness, qui est donc le Premier ministre adjoint actuellement en Irlande du Nord – fait un peu peur. Il est vrai qu’il a insisté sur le fait que la population qui soutient les républicains avait une impression d’acharnement actuellement. Il a aussi mis en question l’objectivité de la police, en parlant de cabale. Donc c’est vrai que la situation reste quand même très, très fragile. On est toujours dans un processus. On n’est certainement pas dans une paix réglée actuellement au Nord. Il y a une vraie inquiétude quand même de ce point de vue-là, oui.

L’objectif du Sinn Fein après les accords de paix c’était aussi de parvenir à réunir politiquement l’Irlande et l’Irlande du Nord. Est-ce qu’il est en passe d’y parvenir ? On rappelle que les élections générales auront lieu en avril 2016.

On est très, très loin de réunification irlandaise. Paradoxalement, le Sinn Fein a quand même réussi son implantation politique à la fois au Nord, parce qu’ils sont le deuxième parti aujourd’hui, et au Sud parce que justement ils sont en train de monter dans les sondages de manière très importante, notamment en amont des élections européennes. C’est le seul parti qui est présent de cette manière-là à la fois au Sud et au Nord.

Donc il y a un paradoxe là, parce qu’eux, ils fonctionnement comme si l’Irlande était unie, mais on est quand même très loin d’un vrai rapprochement. Et c’est illustré je pense, par l’attitude du Premier ministre irlandais actuel Enda Kenny. Il s’est abstenu de tout soutien vis-à-vis de Gerry Adams. Au contraire, ce qui l’arrange bien politiquement d’ailleurs, parce que le Sinn Fein est en train de monter au détriment de son propre parti.

Ça veut dire que l’histoire, le passé, sont encore trop forts, trop présents ?

C’est vrai qu’on voit se cristalliser toute cette affaire autour d’un meurtre. On se retrouve en réalité à potentiellement à ressortir tous les squelettes du placard, dans la mesure où bien sûr, du côté des républicains, il y a eu un certain nombre d’assassinats, de gens qui ont été blessés et tués. Mais de l’autre côté il y a aussi des responsabilités importantes des loyalistes, mais aussi des forces de sécurité de l’époque nord-irlandaises et britanniques, dans un certain nombre de meurtres qui n’ont jamais été totalement élucidés non plus. Donc il y a effectivement une sorte de résurgence du passé. Il n’y a pas eu le même processus qu’en Afrique du Sud avec la Commission pour la réconciliation et la vérité, et on retrouve ce problème-là aujourd’hui.

Résurgence du passé, dites-vous, avec toujours une omerta extrêmement forte.

Oui, ça c’est quelque chose qui n’a pas évolué du côté de l’IRA. On comprend très bien que les enfants de Jean McConville sont actuellement dans une situation compliquée. Ce n’est nouveau. L’Irlande du Nord est un petit pays ; un million et demi d’habitants, et la ségrégation sociale est encore très, très forte. Donc les républicains, les populations nationalistes restent entre elles, et on parle de voisins, de gens qui se côtoient tous les jours.

Le fils de Jean McConville dit connaître les coupables du meurtre de sa mère. Il refuse de parler par peur de représailles. Cette peur est justifiée encore aujourd’hui, selon vous ?

C’est tout à fait possible… C’est tout à fait possible. Les enfants étaient là quand la mère a été assassinée. Donc ils ont probablement reconnu certaines personnes et on peut imaginer le pire.

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