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BALKANS / UE

Elections européennes: l’anti-corruption comme cheval de bataille

Stavros Theodoraki, leader du parti To Potami («Le Fleuve»), le 23 avril 2014 sur l'île de Corfou en Grèce.
Stavros Theodoraki, leader du parti To Potami («Le Fleuve»), le 23 avril 2014 sur l'île de Corfou en Grèce. AFP PHOTO / ARIS MESSINIS

En Europe du Sud-Est, la corruption est d’une telle ampleur qu’elle est devenue l’un des meilleurs arguments de campagne dans la bataille des Européennes du 25 mai prochain. La lutte anti-corruption est même pour certains partis la pierre angulaire de leur programme, voire leur raison d’être. Mais les stratégies politiques demeurent floues.

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Quand on demandait il y a quelques années aux Croates, alors cloîtrés dans l’antichambre de l’UE et empêtrés dans des négociations d’adhésion sans fin, ce qui les frustrait le plus, la réponse ne tardait jamais : comment la Roumanie ou la Bulgarie, pays à la corruption endémique, avaient pu rejoindre le concert européen avant eux… A la veille des élections de ce 25 mai, cette même corruption reste pourtant bien plus qu’une simple écharde dans le pied des pays balkaniques.

Le ras-le-bol est prégnant. Et le moindre scandale peut faire basculer l’opinion en faveur du camp adverse. Ainsi Slavko Linic, désormais ex-ministre des Finances croate a-t-il accepté, début mai, son limogeage pour ne pas « compromettre les chances » de sa formation politique, le Parti social-démocrate de Croatie (SDP, gauche), aux élections européennes. Slavko Linic est accusé d’avoir fait perdre des millions d’euros à l’Etat croate dans une transaction douteuse avec un homme d’affaires.

C’est peu dire que les Croates ont eu leur part de scandales. Le pays a été marqué ces dernières années par l’affaire Sanader, du nom de l’ancien Premier ministre, chef de l’Union démocratique croate (HDZ, centre-droit), condamné par deux fois, en 2012 et 2014, à respectivement 10 et 9 ans de prison pour des faits de corruption. Une double affaire dont le HDZ a peiné à se défaire, d’autant que d’autres cadres du parti ont été impliqués. Depuis, la formation conservatrice marche sur des oeufs, et reconquiert élection après élection les faveurs d’une opinion qui ne tolère plus cette pratique : étant donnés les critères drastiques auxquels ils ont été soumis pour leur adhésion à l’Union européenne, les Croates estiment avoir fait le ménage et payé leur tribut à Bruxelles.

Message aux gouvernants

« On a promis à ces peuples qu’une fois entrés dans l’Union, leur quotidien changerait. On leur a "vendu" cette entrée comme une entrée dans la "normalité", explique Gaëlle Pério Valero, spécialiste des Balkans à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) à Paris. Or ce n’est pas le cas. » Et là où la défiance est la plus grande vis-à-vis de la classe politique, prospèrent des formations créées souvent ex nihilo, sur le terreau fertile d’une contestation populaire qui a pris corps dans la rue, comme en Bulgarie ou en Grèce. « L’expression, avant tout, d’une profonde déception », selon Gaëlle Pério Valero.

Les manifestations quasi quotidiennes depuis l’été 2013 à Sofia ont ainsi accouché d’un nouveau mouvement, à la fin janvier de cette année : Bulgarie sans censure, emmené par l’animateur télé Nikolay Barekov.

Des étudiants manifestent pour une plus grande morale dans la politique bulgare, à Sofia, le 20 novembre 2013.
Des étudiants manifestent pour une plus grande morale dans la politique bulgare, à Sofia, le 20 novembre 2013. AFP/NIKOLAY DOYCHINOV

De même, dans le sillage d’un durcissement du paysage politique grec (de la gauche radicale, avec Syriza, à l’extrême droite, avec Aube dorée), To Potami (« Le Fleuve »), de Stavros Theodorakis - un journaliste là encore - a trouvé son audience.

Et les derniers sondages ont de quoi donner des sueurs froides aux partis traditionnels : ces deux formations flirtent avec les 10 % (les dépassent même selon certaines études, notamment pour To Potami) et sont en mesure d’envoyer des représentants à Strasbourg.

Il est vrai que la demande est là. Selon le dernier Eurobaromètre de la Commission européenne, 84 % des Bulgares pensent que la corruption est très répandue dans leur pays, quand 93 % des Grecs estiment que celle-ci est le meilleur moyen d’obtenir certains services publics. Les mécontents ont trouvé le réceptacle de leur colère, les indécis de leur attente.

Programmes flous

Mais la seule volonté d’assainir la politique fait-elle pour autant un programme ? Stavros Theodorakis ne se présente pas personnellement aux élections (Municipales comme Européennes) et aucun politique ne figure sur ses listes. A la place, des écrivains, des enseignants, des acteurs de la société civile. « On peut tous avoir une responsabilité dans la crise, mais les politiciens en partagent la plus grande part », lançait, bravache, M. Theodorakis, début mars. Ses idées ? Il les prend à gauche, à droite, selon ses propres dires.

Mais au fil des semaines, médias et observateurs locaux n’ont eu de cesse de s’interroger sur l’orientation politique de To Potami. Car son leader ne veut s’enfermer dans aucune « idéologie politique » : il prône la fin de la bureaucratie, veut s’employer à endiguer l’exil des jeunes en proposant une éducation de qualité et un assouplissement de la fiscalité pour les pousser à innover. Plus de liberté pour la presse aussi, et une réduction de la fracture Nord-Sud sur le continent. Trop maigre pour certains, qui lui reprochent de « construire » son programme au fil de la campagne, et le taxent facilement de « populiste ».

L’entrée en politique de Nikolay Barekov n’a pas fait moins de bruit. Bulgarie sans censure s’est lancé dans une opération « mains propres » en politique, en martelant une rhétorique « ni droite, ni gauche » dans l’un des pays les plus en proie à la corruption de tout le continent. Hausse des pensions, des salaires dans la fonction publique en échange d’un allègement des lourdeurs bureaucratiques. Plus original, Bulgarie sans censure souhaite la distribution gratuite de tablettes numériques à tous les écoliers du pays, souligne même le site Euractiv.

Seulement, la presse bulgare reproche à Barekov d’entretenir des liens étroits avec le sulfureux magnat de la presse Delyan Peevsky, dont la nomination à la tête des renseignements bulgares avait fait descendre des milliers de personnes dans les rues à l’été 2013. Une proximité qui fait mauvais genre quand on se targue d’être le chantre de la morale en politique. Néanmoins, les électeurs ne semblent pas lui en tenir rigueur : selon les dernières études d’intention de vote pour les Européennes de ce week-end, le mouvement de Barekov pourrait devenir la troisième force politique en Bulgarie, ce qui le placerait en position d’arbitre, d’autant plus si l’opposition de centre-droit arrive en tête. Le parti a de plus, ses derniers mois, enregistré le ralliement de plusieurs députés provenant de formations traditionnelles.

Nouveau système de valeurs

L’anti-corruption est donc un thème à lui seul très porteur, dans des pays frappés de plein fouet par la crise, et dont les passe-droits de toutes natures ont longtemps fait partie du quotidien. « La corruption dans les Balkans est liée à un double héritage : celui de l’empire ottoman et de sa pratique du bakchich d’une part, et celui du régime communiste qui prévalait du temps de la Yougoslavie », confirme Gaëlle Pério Valero, de l’Iris. Pas étonnant que la fin de ces pratiques soit associée, dans l’imaginaire collectif, à l’intégration européenne, à l’entrée dans un nouveau système de valeurs.

C’est notamment vrai en Roumanie où les pressions européennes ces dernières années ont donné de la vigueur au Parquet national anti-corruption, et poussé à la création de l’Agence nationale pour l’intégrité, en charge de la vérification des patrimoines. Deux organes qui n’hésitent pas à s’en prendre aux responsables de tous bords, et à tous les échelons. Ainsi, tout comme en Croatie où le Parquet général de l’Etat (Uskok) obtient de bons résultats, la révélation des scandales et les condamnations en série en Roumanie démontrent plus la volonté de Bruxelles de « normaliser » la vie politique, qu’elles ne prouvent une pratique en hausse de la corruption. D'ailleurs, les Roumains sont les moins nombreux en Europe à penser que les institutions européennes sont elles-mêmes corrompues. Selon les chiffres de Commission, chaque année, la corruption coûterait près de 120 milliards d’euros à l’économie européenne.

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