Espagne

Le roi Juan Carlos d’Espagne renonce au trône en faveur de son fils

Le roi Juan Carlos préside l'audience solennelle d'ouverture de l'année judiciaire au Tribunal, Madrid, le 16 septembre 2013.
Le roi Juan Carlos préside l'audience solennelle d'ouverture de l'année judiciaire au Tribunal, Madrid, le 16 septembre 2013. AFP PHOTO / POOL / ANGEL DIAZ

Le roi d’Espagne Juan Carlos va abdiquer en faveur de son fils aîné, Felipe. Agé de 76 ans, Juan Carlos règne depuis près de quatre décennies sur le trône d'Espagne, après avoir été désigné dès 1969 comme le futur successeur du dictateur Franco. Juan Carlos s'est révélé un roi réformateur, assurant habilement la transition démocratique à son royaume. Sa popularité a été ternie ces dernières années par plusieurs scandales.

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Juan Carlos : «Je veux le meilleur pour l'Espagne, à laquelle j'ai consacré ma vie tout entière, et au service de laquelle j'ai mis toutes mes capacités, ma volonté et mon travail»

L'annonce de l'abdication du souverain espagnol a été faite ce lundi par le Premier ministre, Mariano Rajoy. « Sa majesté le roi Juan Carlos vient de m’informer de sa volonté de renoncer au trône et de lancer le processus de succession. Je veux vous dire que j’ai trouvé le roi convaincu que c’est le meilleur moment  pour que le changement à la tête de l’Etat et la transmission de la couronne au prince des Asturies se passent  dans les meilleures conditions », a déclaré le chef du gouvernement qui a annoncé la tenue d'un conseil extraordinaire des ministres dans la journée. « J’espère  aussi que le Sénat et le Congrès des députés puissent proclamer le prince des Asturies comme roi d’Espagne à très court terme », a ajouté Mariano Rajoy. Un peu plus tard, dans un bref message télédiffusé, le roi Juan Carlos a déclaré vouloir « le meilleur pour l'Espagne » et considéré qu'il fallait ouvrir « une nouvelle étape d'espoir ».

Roi malgré tout

Quand Juan Carlos Alfonso Víctor María de Borbón y Borbón-Dos Sicilias voit le jour, le 5 janvier 1938, sa famille vit en exil à Rome. L’Espagne est sous le régime franquiste, une dictature établie en 1939 par le général Francisco Franco « le guide (Caudillo) de l’Espagne par la grâce de Dieu », après trois années d’une guerre civile qui a fait 300 000 morts et un demi-million de réfugiés. 

Le roi Alphonse XIII représenté à la Une du Petiti Journal, le 11 mai 1913.
Le roi Alphonse XIII représenté à la Une du Petiti Journal, le 11 mai 1913. Photo by Leemage/UIG via Getty Images

Malgré sa lignée prestigieuse, bien peu auraient misé sur les chances de voir le jeune Juan Carlos revêtir les attributs de la Couronne. Descendant direct de Louis XIV, il n’est pas le premier dans l’ordre de succession au trône d’Espagne. Son grand-père, Alphonse XIII aurait dû normalement régner, mais il a été écarté du trône dès 1931, date de l’avènement de la deuxième République espagnole ; il meurt en 1941. Quand Franco se cherchera un successeur, il éliminera d’office le prince Juan de Bourbon, le fils d'Alphonse XIII et père de Juan Carlos, jugé trop âgé. Juan de Bourbon renoncera à ses prétentions au trône en 1977, alors que son fils Juan Carlos exerce déjà ses fonctions de monarque depuis deux ans. Mais avant cela, tout aurait pu s’arrêter dès 1956. Juan Carlos a alors 18 ans, quand d’un coup de 22 long rifle (qu'il croyait non chargé) il loge, une balle dans la tête de son frère aîné Alfonso, le tuant sur le coup... Un tragique accident qui alimentera bien des doutes.  

En Espagne en juillet 1969, le général Francisco Franco présente le prince Juan Carlos comme son successeur, au Cortes, en juillet 1969
En Espagne en juillet 1969, le général Francisco Franco présente le prince Juan Carlos comme son successeur, au Cortes, en juillet 1969 Photo by David Lees//Time Life Pictures/Getty Images

Quand il est présenté aux Cortes le 22 juillet 1969 par le général Franco qui le désigne ainsi comme l’homme qui lui succédera à titre de roi, personne ne doute que le jeune Juan Carlos ne fera rien d’autre que de mettre ses pas dans ceux du Caudillo. C’est une erreur et ses compatriotes ne tarderont pas à le découvrir. Dès 1976, les changements sont engagés avec en tête la loi pour la réforme politique adoptée par les Cortes et par le peuple qui est consulté par référendum. L’Espagne retrouve une Constitution après en avoir été privée depuis 1936.

Le nouveau monarque fait entrer son pays en « démocratie » malgré les réticences appuyées de l’armée et de l’Eglise. Mais les nostalgiques du franquisme n’ont pas dit leur dernier mot. Alors qu’on est en direct à la télévision, le 23 février 1981, deux cents gardes civils emmenés par le colonel Antonio Tejero font irruption en tirant des coups de feu en pleine séance du Parlement réuni pour l’investiture du Premier ministre.

Une transition exemplaire

Le pays retient son souffle devant cette tentative de coup d’Etat qui fait vaciller la fragile construction démocratique en cours. Mais le roi, ce jour-là, scelle un pacte avec son peuple par sa détermination face à l’armée de qui il obtient le soutien inconditionnel au régime démocratique légitime. Les Espagnols sont désormais moins des monarchistes que des « juancarlistes » se plaît-on à expliquer aux étrangers de passage.
 

Le roi Juan Carlos et la reine Sofia qu'il a épousée en 1962, en vacances comme chaque année au palais de Marivent à Majorque, le 8 août 2006.
Le roi Juan Carlos et la reine Sofia qu'il a épousée en 1962, en vacances comme chaque année au palais de Marivent à Majorque, le 8 août 2006. Photo by Mark Cuthbert/UK Press via Getty Images

En août 1995, un complot de l’ETA contre le roi est déjoué à Majorque où la famille royale dispose d’une résidence d’été. L’organisation séparatiste basque envisagera ensuite à plusieurs reprises d’assassiner le roi : en 1997, lors de l’inauguration du musée Guggenheim de Bilbao, en 2004 un projet destiné à abattre son avion ou son hélicoptère avec un missile est dévoilé par le ministre de l’Intérieur. La même année, une opération de l’ETA destinée à abattre le souverain avec un fusil à lunette lors d’un match de tennis de la coupe Davis à Majorque, avait finalement tourné court.   

Tout au long de son règne, la popularité de Juan Carlos fait des envieux dans le gotha européen. Monarque constitutionnel, il n’exerce aucun pouvoir et les secousses à répétition du terrorisme qui ébranlent la péninsule ces dernières décennies n’entament pas sa légitimité. Pour beaucoup d’Espagnols, l’équation monarchie = démocratie est parfaitement intégrée. Une évidence dont ont bénéficié largement le roi et sa famille jusqu’à ces dernières années. Jusqu’à ce que la chronique sur la famille royale quitte la rubrique « mariages, baptêmes et petits fours » pour rejoindre celle des affaires en tout genre, beaucoup moins glamour.   

La dynastie prend l’eau
 

Manifestation pour l'abolition de la monarchie à Madrid, le 28 septembre 2013.
Manifestation pour l'abolition de la monarchie à Madrid, le 28 septembre 2013. Photo by Pablo Blazquez Dominguez/Getty Images

« Le chômage m’empêche de dormir » avait déclaré le roi à Noël 2011 avant de filer, en bonne compagnie, faire un safari au Botswana pour chasser des éléphants et une poignée de buffles pour faire bon poids. Personne n’en aurait rien su, comme pour les dizaines de fois précédentes, si le souverain n’avait fait une mauvaise chute… Piteux, accroché à ses béquilles, le roi avait alors présenté ses excuses à la sortie de l’hôpital au peuple espagnol un peu froissé quand même d’apprendre que ces quelques jours de détente royale avait coûté quelque 37 000 euros. Fâcheux en effet alors que l’Espagne s’enfonce dans la crise et la rigueur…
 

L'infante d'Espagne Cristina et son mari Iñaki  Urdangarin, le 11 janvier 2011.
L'infante d'Espagne Cristina et son mari Iñaki Urdangarin, le 11 janvier 2011. ©Reuters.

Les vertus de probité et de désintéressement dont on créditait volontiers la casa real ont aussi été mises à mal avec les démêlés judiciaires du gendre du roi, Iñaki Urdangarin, 45 ans. Marié à l’infante Cristina depuis 1997, l’ancien handballeur reconverti dans le business est embourbé dans une affaire de détournement de fonds publics et privés qui lui vaut depuis 2012 de fréquenter davantage les cabinets des juges que les salons des réceptions mondaines. Les deux époux sont l’objet d’une enquête pour fraude fiscale et la maison du couple, estimée à 10 millions d'euros, a été mise sous séquestre fin 2013. Comme si cela ne suffisait pas, la presse se charge en 2013 de rendre publique la relation qu’entretient le roi avec Corinna zu Sayn-Wittgenstein. « Une profonde amitié » résumera la jolie blonde surnommée « la princesse allemande ». Préférant se tenir à l'écart de ces turbulences, la reine Sofia a choisi, elle, de vivre chez son frère à Londres.

Philippe Delorme

Que le roi, en digne descendant de Louis XIV, ne vive pas reclus, passe, mais que cela s’étale à la Une de tous les hebdomadaires, c’en est trop pour les Espagnols. Sondés, en janvier 2014, ils se disent favorables à 62% à une abdication du roi Juan Carlos en faveur de son fils, le prince Felipe : ils étaient 44% à le souhaiter un an auparavant. Les ennuis de santé à répétition (dix opérations en moins de trois ans) d’un Juan Carlos vieillissant et visiblement diminué ont achevé de persuader ses sujets que la dynastie prenait l’eau de toute part et qu’il était temps de changer d’époque.

 

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