Ukraine/Russie/Malaisie

Jean Serrat: l’enquête du crash du vol MH17 revient à la Malaisie

Epave du Boeing 777 de la Malaysia Airlines qui s'est crashé ce 17 juillet 2014.
Epave du Boeing 777 de la Malaysia Airlines qui s'est crashé ce 17 juillet 2014. REUTERS/Maxim Zmeyev

Le crash du vol MH17 de la compagnie Malaysia Airlines a eu lieu à quelques kilomètres de la frontière russe et dans une zone contrôlée par les séparatistes ukrainiens. Les Etats-Unis ont appelé à une enquête rapide et sans entrave. Les insurgés promettent un accès libre aux enquêteurs internationaux. Comment mener une enquête objective dans des conditions de conflit ? Les réponses de Jean Serrat, ancien commandant de bord, président de l’association PNT 65. Il est l’invité de RFI.

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RFI : Qui est habilité à mener cette enquête ? C’était un vol de la Malaysia Airlines, partagé avec KLM qui appartient à Air France. Il y avait une dizaine de nationalités à bord, et l’avion est tombé en panne en territoire ukrainien, cela fait beaucoup. Comment cela se passe, est-ce qu’il y a une règle dans ces cas-là ?

Jean Serrat : Oui, il y a une règle essentielle, c’est l’immatriculation de l’avion. Donc cet avion était immatriculé en Malaisie, donc ceux qui vont être les dirigeants à la fois de la communication auprès des journalistes, des familles, de l’ensemble de la planète, mais également responsables de l’enquête, seront les Malaisiens. Donc la direction de l’aviation civile de Malaisie. Sont ensuite impliqués directement, mais en deuxième position, la compagnie aérienne, la compagnie Malaysia Airlines qui, dans ce cadre de vol très particulier, était liée avec un partage de code avec la KLM. KLM fait partie du groupe Air France. Ces trois compagnies, le groupe Air France, la KLM, et la Malaysia Airlines en tête seront en deuxième niveau responsables de l’enquête. Ensuite, arrivent derrière l’ensemble des intervenants d’Etat qui ont des victimes à bord : l’Allemagne, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne et toutes les personnes enregistrées comme étant victimes de cet accident.

Ce sont donc beaucoup d’acteurs, ce qui nous promet une enquête très longue. Dès hier, les séparatistes qui contrôlent la zone, affirmaient avoir récupéré une des deux boîtes noires, qu’ils auraient envoyée à Moscou. Tout cela est au conditionnel. La seconde serait entre les mains des services de secours. Que peuvent-elles nous apprendre ? Peuvent-elles notamment nous expliquer que l’appareil a bien été victime d’un missile ?

On va être très clair : les boîtes noires, qu’on les retrouve ou que ne les retrouve pas, dans le cas présent, cela a très peu d’importance. Je pense que maintenant cet avion, personne ne l’a démenti, a été abattu par un missile sol-air. Que voulez-vous que les boîtes noires vous disent ? A par qu’il y a des pressurisations explosives de l’avion, qu’il y a montée de température, que les moteurs sont arrêtés… Les boîtes ne vont rien nous dire. Les séparatistes en ont récupéré une, les secouristes, l’autre. Que vont-ils voir ? Ils vont voir un avion en croisière et puis d’un seul coup, plus rien !

Alors qu’est-ce qui est important pour cette enquête ? Ce sont avant tout les constatations matérielles ?

Ce qui est important, c’est dans les débris de l’avion, de savoir quel type de missile a explosé cet avion. Avec le type de missile, nous saurons, grosso modo, qui l’a envoyé ? Qui a ce type de missile ? C’est le point essentiel. La deuxième chose, ce sont tous les enregistrements qui ont été faits par les différentes forces armées, entre autres les Américains, qui ont annoncé dès jeudi qu’ils avaient la trace de départ d’un missile, et également une information de température très élevée à haute altitude. Ce qui veut dire que l’avion a explosé à haute altitude. Cela dénote qu’il ne s’agit pas d’un accident aérien, ni d’une panne de l’avion. Il s’agit bien d’un avion qui a été percuté par un missile, et maintenant le tout est de savoir qui a lancé ce missile ? Pour être très clair, il y a plusieurs types de missiles. Vous avez des missiles qui sont portés par les hommes, capables d’atteindre quatre, cinq kilomètres. Ce ne sont donc pas ceux-là qui sont en cause.

On est sur des missiles Buk, c’est cela qui a été évoqué ?

Oui, des missiles sol-air de moyenne portée Buk qui sont capables d’atteindre quinze kilomètres d’altitude à peu près, qui sont chargés sur des rampes, et qui fonctionnent par un système par infrarouge. Ce système infrarouge détecte les zones de chaleur. Donc, quand il poursuit un avion, il détecte tout simplement la sortie des réacteurs, où il y a de très fortes températures. Et il va percuter un des deux réacteurs. C’est l’endroit où se trouvent les réservoirs de carburant. Ce qui veut dire que l’avion a explosé en plein vol.

Comment expliquez-vous, Jean Serrat, qu’un avion de ligne ait pu survoler une zone de conflit ? Est-ce que les pilotes sont briefés en amont ? Est-ce qu’ils sont soumis à des consignes particulières de sécurité ?

La première chose à souligner, c’est qu’un avion a été abattu dans cette zone, lundi dernier. Aucun Etat européen, aucun autre Etat n’a interdit le survol de cette zone. Alors que nous aurions tous nous dû dire « vous ne devez pas voler au-dessus de cette zone ». C'est un premier point fondamental. Le second, c’est qu’il y a toute une série de questions qui peuvent être prises. Si c’est un organisme international comme l’OACI [Organisation de l'aviation civile internationale] qui regroupe toutes les directions générales de l’aviation civile des différents pays, si c’est l'IATA [Association internationale du transport aérien] qui regroupe toutes les compagnies aériennes des différents pays, eux ne peuvent émettre que des recommandations c'est-à-dire « attention, évitez cette zone pour telle ou telle raison ». Ensuite, il y a un troisième étage qui est la compagnie aérienne, elle même qui peut dire à ses pilotes de ne pas survoler cette région pour x raisons. Et enfin, reste le commandant de bord qui lui, je dis bien s’il est au courant de certaines choses, peut dire : « moi je ne peux pas passer par là, mais plutôt aller plus au Nord ou plus au Sud ».

Il a les moyens de réclamer une route différente pour son plan de vol?

Non seulement les moyens, mais c’est lui qui décide !

Alors pourquoi cela n’a pas été possible dans le cas qui nous intéresse ?

Comme je vous l’ai dit, il y a un avion de transport militaire a été abattu lundi dernier dans la même zone, tout simplement parce que personne n’a pris conscience de la gravité de ce qui se passe en Ukraine. Il a fallu attendre qu’un avion soit descendu pour qu’on se dise maintenant « Ah oui, il y a effectivement de l’armement lourd, et il y a des gens qui sont capables de...». Probablement par erreur.

Et le survol est désormais interdit. Encore un mot, Jean Serrat, à titre personnel, est-ce-que vous avez déjà été confronté à une situation similaire ?

Similaire non ! Mais j’ai eu souvent des zones à éviter. Rappelez-vous pendant la guerre de l’Irak, on évitait systématiquement le survol de ce pays quand on allait vers la Thaïlande, ou vers d’autres destinations dans le sud-est de l’Asie. Il y a eu aussi la Libye, où la direction générale de l’aviation civile nous a interdit, à nous Français, de nous poser à Benghazi ou dans d’autres aéroports libyens. Si j’avais une panne verticale dans la zone de la Libye, je me détournais plutôt vers un terrain égyptien ou ailleurs, mais certainement pas vers la Libye. Nous avons tous eu, en tant que pilotes, ce genre de problème.

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