DROITS DE L'HOMME

Prix Nobel de la paix: une institution parfois mal comprise

Le prix décerné en 2009 au président américain Barack Obama avaient irrité les contempteurs. Ici, Barack Obama pose avec son prix, le 10 décembre 2009.
Le prix décerné en 2009 au président américain Barack Obama avaient irrité les contempteurs. Ici, Barack Obama pose avec son prix, le 10 décembre 2009. REUTERS/John McConnico

Après le prix Nobel de littérature décerné à l’écrivain français Patrick Modiano, le prix Nobel de la paix 2014 a été décerné, ce vendredi 10 octobre 2014, à la Pakistanaise Malala Yousafzai et à l'Indien Kailash Satyarthi. Ce prix, remis par un comité de cinq membres réunis à Oslo, la capitale norvégienne, est considéré comme la plus haute récompense morale dans le monde. Pourtant, pour ses lauréats, il n'est pas toujours le bienvenu.

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Le Nobel fait parfois des vagues diplomatiques. C’est peut-être lié à un malentendu de départ : son inventeur, Alfred Nobel, est aussi l’inventeur de la dynamite ! Cela étant, le marchand d’armes est désormais pardonné, puisqu’il a mis toute sa fortune dans sa fondation.

Depuis 1901, le prix Nobel récompense des personnalités « ayant apporté le plus grand bénéfice à l’humanité ». Le problème, c'est que ces bienfaiteurs de l’humanité ne sont pas perçus comme tels par tous les régimes. « En 1935, un journaliste allemand, Carl von Ossietzky, a reçu le prix alors qu’il était en prison, raconte Antoine Jacob. Et cela va déclencher une intense crise diplomatique entre Berlin et Oslo. »

Même chose, il y a vingt ans, lors de l’attribution du prix au Palestinien Yasser Arafat, et aux deux Israéliens Yitzhak Rabin et Shimon Peres. « En 1994, l’encre des accords d’Oslo était encore fraiche », poursuit l’auteur du livre Histoire du prix Nobel (Françoise Bourrin Editeur).

Et d'ajouter : « Pour certains, c’était trop tôt ou il était même inconcevable d’attribuer le prix au chef de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine, NDLR). L’un des cinq membres du comité norvégien a dit son désaccord. Il a préféré démissionner plutôt que d’être associé à ce choix. »

Prison et refus de visa au prix Nobel de la paix

Le Nobel de la paix - le Nobel phare -, décerné à Oslo et non à Stockholm comme les autres, est aussi celui qui est doté de la plus forte récompense financière, soit 900 000 euros que se partagent les personnes ou les organisations primées. Il s'agit au maximum d'un trio, ou parfois des duos comme en 1993, lorsque le Nobel de la paix a été décerné à Nelson Mandela et Frédéric de Klerc.

Là aussi, il s’agissait de saluer une avancée dans la résolution d’un conflit, même si l’Afrique du Sud n’était pas encore totalement sortie du régime d’apartheid. Et de ce point de vue, il est notable que le Nobel 2014 a été attribué, encore, à un duo symbolique, avec Malala Yousafzai et Kailash Satyarthien. Outre leur engagement respectif pour l'enfance, comment ne pas noter qu'il s'agit d'une Pakistanaise et d'un Indien, alors que les relations entre les deux pays sont actuellement tendue au Cachemire ?

Parfois, le prix sert précisément à éclairer un problème et à saluer le combat des militants des libertés. Au grand dam des autorités des pays pointés du doigt. La Chine bloque par exemple régulièrement le Dalaï-Lama dans ses déplacements à l’étranger, et notamment dernièrement pour le sommet des prix Nobel de la paix en Afrique du Sud.

« On avait jamais vu ça, s’emporte Emmanouil Athanasiou, activiste des droits humains. Empêcher un prix Nobel de se rendre à un sommet dans un pays qui compte trois prix Nobel de la paix, c’est à la fois immoral et inacceptable ! » La ville du Cap a d’ailleurs annoncé l’annulation du sommet le 2 octobre dernier, car ce n’est pas la première fois que les autorités sud-africaines cèdent à la pression de Pékin. Sachant aussi que le prix Nobel de la paix chinois 2010, le dissident Liu Xiaobo, est toujours emprisonné dans un centre de détention du Liaoning au nord-est de la Chine.

Des Lauréats critiqués

Depuis 2010, la Chine ne décolère pas. L’ambassadeur de Norvège à Pékin a eu le temps de travailler son revers au tennis. Si les relations avec Oslo se sont un peu améliorées ces derniers temps, Pékin n’a de cesse de condamner une récompense « à la solde de Washington et des Occidentaux ». Le prix décerné à l’Union européenne en 2012, et surtout celui de 2009 attribué au président américain Barack Obama, sont venus ajouter de l’eau au moulin des contempteurs, dont la Russie et la Chine.

Historiquement, le comité d’Oslo avait déjà montré qu’il était sensible à la question raciale aux Etats-Unis, avec parmi ses lauréats le pasteur afro-américain Martin Luther King. « Ce prix attribué à Obama a suivi surtout le mandat d’un Georges Bush détesté dans le monde entier, se souvient Françoise Coste. C’était une sorte de " Welcome back ! " à l’Amérique. »

« Si le prix a été vivement critiqué, c’est qu’il est arrivé trop tôt dans la carrière politique d’Obama, ajoute ce maître de conférences en civilisation américaine à l’Université de Toulouse en France. Est-ce que cela a bridé le président américain dans son action ensuite ? En réalité, ce prix Nobel a eu plus d’impact dans le monde entier, par exemple en Chine, qu’aux Etats-Unis. Barack Obama était un peu embarrassé par ce prix, ce qui s’entend dans son discours prononcé lors de la cérémonie. Dès qu’il le reçoit, il dit en substance : " Attention, je ne serai pas un président pacifiste, il y a des guerres justes. " »  

Un prix Nobel peut-il se refuser ?

C’est arrivé notamment en 1973. La guerre du Vietnam n’est toujours pas terminée et le comité Nobel norvégien décide d’attribuer le prix à l’Américain Henri Kissinger et au Vietnamien Le Duc Tho, principal négociateur de Hanoi dans un processus de paix qui n’avait pas encore fait ses preuves.

« Le Duc Tho avait refusé le prix, rappelle Antoine Jacob, estimant qu’il ne pouvait pas l’accepter étant donné que les bombardements sur le Vietnam n’avaient toujours pas cessé. Il avait donc carrément dit non. Cela dit, on peut le refuser mais on reste dans les tablettes du comité Nobel d’Oslo ad vitam eternam»

Ce qui n’est pas les cas pour l’éphémère Prix Confucius, un contre prix Nobel inauguré en Chine en 2011 et disparu depuis. Parmi les lauréats Chinois figuraient notamment Vladimir Poutine, le président Russe salué comme un « grand artisan de la paix dans le Caucase ».

Les oubliés du Nobel

Un prix Nobel de la paix est remis tous les ans à Oslo. Il y a heureusement davantage de bienfaiteurs de l’humanité que de récompense attribuée. Parmi les grands ratés du prix figure l’oubli de Mahatma Gandhi. Le héros de la non-violence et de l’indépendance de l’Inde n’a jamais été lauréat.

Le comité norvégien y avait songé en 1947, mais il n’était pas à l’aise avec la personnalité de Gandhi. Du coup, pas de prix, à la différence de Mère Teresa, récompensée en 1979 pour son engagement auprès des pauvres de Calcutta. Les sages d’Oslo regretteront cet oubli et s’en excuseront par la suite.

Liu Xiaobo est un prix Nobel de la paix oublié(...)Aujourd'hui, les gouvernements n'osent même pas prononcer son nom.

Emmanouil Athanasiou, militant des droits de l’homme

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