Russie

En pleine crise, la Russie ouvre le forum économique de St-Pétersbourg

En un an, la Banque centrale de Russie a fait fermer une centaine de banques à la solvabilité douteuse, alors que la crise frappe le pays.
En un an, la Banque centrale de Russie a fait fermer une centaine de banques à la solvabilité douteuse, alors que la crise frappe le pays. REUTERS/Grigory Dukor
Texte par : Muriel Pomponne
8 mn

Le forum économique international de Saint-Pétersbourg, qui s’ouvre ce jeudi 18 juin, est le rendez-vous annuel de tous ceux qui s’intéressent à l’économie russe. Mais à cause de la situation géopolitique, ce forum est boudé depuis l’année dernière par les Américains et les Européens. Toutefois, cette année, d’après les organisateurs, plus de 1 600 entreprises devraient être représentées, dont plus de la moitié sont étrangères, environ 200 de plus que l’année dernière. Une présence qui peut paraître étonnante en raison des sanctions et de la crise économique qui sévit en Russie.

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De notre correspondante à Moscou

L’économie russe était déjà en crise l’année dernière avant l’imposition des sanctions. En 2013, la croissance russe a chuté à 1,3 % contre 4 % en 2012. C’est le modèle russe de développement qui s’essouffle. Dans ce contexte, pour Arnaud Dubien, directeur de l’observatoire franco-russe, les sanctions ne comptent que pour 20 à 25 % dans la crise économique que connaît la Russie actuellement. Le pays devrait connaître une récession située entre 2,5 et 3 % cette année.

Mais plus que les sanctions, c’est la chute du prix des hydrocarbures à l’automne dernier qui pénalise l’économie russe. Finalement, l’impact des sanctions est plus important que ne le pensaient les Russes, mais moins que ne l’escomptaient les Occidentaux. Et l’infléchissement actuel du prix des hydrocarbures permet à l’économie russe de résister, évitant ainsi au pays un scénario noir, comme celui craint au moment de la chute du rouble en décembre dernier. Pour Arnaud Dubien, la Russie est loin d'une trajectoire d’effondrement comme peut l'être l’Ukraine.

Les Russes s’habituent aux sanctions

Pour Arnaud Dubien, les sanctions sont en train de devenir un non-sujet pour la Russie. Le pays s’adapte très vite. Ainsi, les grands groupes sont en train de mettre en place des circuits de refinancement, notamment en Chine. Si les sanctions devaient durer, Arnaud Dubien estime que les entreprises occidentales souffriront plus que la Russie. Après la dégringolade du rouble en décembre, la monnaie russe se raffermit, peut-être même un peu trop aux yeux des industriels russes qui exportent. Le rouble est un paramètre psychologique important. Son niveau actuel donne confiance à la population.

La Russie sous-investit de façon chronique depuis 25 ans. Le niveau d’investissement est limité à 20 % du PIB, ce qui est insuffisant pour moderniser le pays. Les Russes investissent peu dans leur propre pays par manque de confiance, notamment dans leurs institutions. Les étrangers investissaient plus que les Russes avant la crise ukrainienne. Les sorties de capitaux sont importantes, mais c’est en grande partie parce que l’Etat et les grands groupes continuent à se désendetter. Néanmoins, le pays souffre d'une fuite des capitaux, qui traduit aussi une défiance vis-à-vis du système judiciaire, de la Banque centrale ou même des concurrents.

Exil fiscal

Les autorités ont lancé depuis l’année dernière un grand chantier de « désoffshorisation » de l’économie, avec notamment une amnistie pour ceux qui rapatrieront leurs capitaux en Russie. Mais pour que ce projet fonctionne, il faut que les détenteurs de capitaux considèrent que leurs capitaux sont en sécurité en Russie. Or, Arnaud Dubien estime que certaines affaires récentes montrent que les politiques russes peuvent être imprévisibles. En l’absence d’institutions fiables et d’un système judiciaire indépendant, on peut craindre que les investisseurs russes continuent de placer leur fortune à l’étranger.

Les revenus des populations sont en baisse cette année pour la première fois depuis 15 ans, mais le filet social est encore important. Malgré la baisse d’activité, les entreprises ne licencient pas massivement, ce qui devrait permettre d’éviter une crise sociale, sauf dans ce qu’on appelle les « monovilles », c'est-à-dire les villes industrielles avec une seule activité. Le gouvernement fédéral a prévu des fonds dans ces secteurs. Malgré la crise, tous les sondages montrent que les Russes restent optimistes.

Les banques, premières victimes des sanctions

La première vague des sanctions n’a pas eu d'impact important. Comme l’explique Natalia Orlova, analyste chez Alfa-Bank, quand les banques étatiques ont été coupées du marché des dettes à long terme, l’économie était déjà en train de ralentir et le niveau d’endettement des banques était important. C’était donc le bon moment pour diminuer l’exposition.

En revanche, la deuxième vague de sanctions, en août et septembre 2014, qui a empêché les banques de s’endetter sur le marché à court terme   un à trois mois   a eu un impact bien plus important. Les taux d’intérêt ont augmenté sur les instruments en devise et les banques ont ressenti le manque de liquidités en dollars. Cela a eu des conséquences sur l’économie, avec la pression sur les taux de change et la diminution de l’activité économique.

Les déposants privés gardent environ 20 % de leur épargne en dollars. Le taux monte à 40 % pour les entreprises. Pour les banques, il y a donc eu la possibilité de se tourner vers les clients qui possèdent des épargnes en dollars et peuvent à court terme remplacer le déficit de disponibilité du dollar à cause des sanctions.

Créances douteuses et banques insolvables

Au début de la crise, les créances douteuses représentaient 4 à 5 % des crédits des banques russes. Cela est dû à la crise, avec des clients autrefois solvables qui ne le sont plus, mais les banques traînent également un passif de créances douteuses qui pèsent depuis plusieurs années sur leur bilan.

La Banque centrale de Russie en profite pour essayer de nettoyer le secteur bancaire. Plus d’une centaine de banques ont été fermées en un an. Environ 200 grandes banques concentrent 95 % du marché, mais il y a en a encore 500 qui sont des banques de poche à la solvabilité douteuse. L’agence de garantie des dépôts dont font partie la plupart des banques, permettait à certaines d’entre elles de pratiquer des taux d’intérêt très élevés, de 20 à 25 % à la veille de la crise, alors que l’inflation était de 6 %. Ces banques n’avaient en réalité pas assez d’actifs et pratiquaient un système de pyramide. La Banque centrale a décidé de révoquer leur licence.

La récente baisse du taux directeur à 11,5 % est une bonne nouvelle pour les banques. Quand les taux étaient à plus de 17 % pour soutenir le rouble, les banques avaient des difficultés pour emprunter et ne pouvaient faire face à la demande de sortie d’épargne des clients. La baisse des taux va diminuer la pression sur les marges. La demande de crédit reprend légèrement. Pour autant, Natalia Orlova estime que les banques ne vont pas sortir du rouge avant la fin de l’année. Actuellement, l’activité des banques est plus concentrée sur la gestion des créances douteuses que sur l’octroi de nouveaux crédits.

Petites entreprises à la peine

Muriel Rousseau est une Française qui dirige une agence dans l’évènementiel et une chaîne de restaurants à Moscou. Elle a l’optimisme chevillé au corps mais elle constate que les budgets de ses clients diminuent. Elle doit donc négocier pied à pied. Alors qu’avant la crise, son agence gérait au moins deux gros évènements par mois, on ne lui en commande désormais pas plus de six par ans. Mais elle se réjouit d’avoir toujours du travail et estime qu’il faut surtout avoir beaucoup d’imagination. Elle ne peut plus embaucher mais fait parfois appel à des prestataires ponctuels.

Ses restaurants ont connu un trou d’air de deux mois au moment de l’embargo. Depuis, elle a trouvé de nouveaux fournisseurs et estime que les Russes s’adaptent très vite. Les clients consomment moins, elle est donc obligée de réduire ses marges, et compte de plus en plus sur les évènements qu’elle crée au sein de ses restaurants pour fidéliser sa clientèle. Elle constate enfin le retour des circuits courts, et de l’agriculture familiale.

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