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Srebrenica: les survivants, à coeur et plaies ouverts

Le mémorial de Potocari, dans les faubourgs de Srebrenica.
Le mémorial de Potocari, dans les faubourgs de Srebrenica. RFI/ Laurent Geslin
Texte par : RFI Suivre
8 mn

Le temps ne fait rien à l’affaire. Le vingtième anniversaire du massacre de juillet 1995 ne sera pas l’occasion d’arriver enfin à élaborer une mémoire commune. Au contraire, les commémorations ravivent toutes les polémiques.

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Par Jean-Arnault Dérens, Laurent Geslin et Simon Rico

Les pierres blanches des nishan, les tombes musulmanes, montent à l'assaut des collines de Potocari. C’est ici, le 11 juillet 1995, que s’est jouée l’une des pires tragédies du XXe siècle finissant. Potocari est un faubourg industriel de Srebrenica. Ses usines abandonnées ont abrité le QG du Dutchbat, le bataillon de casques bleus néerlandais chargé de protéger l’enclave bosniaque, proclamée en 1993 « zone de sécurité » des Nations unies. Lors de la chute de la ville, les soldats du général serbe Ratko Mladic y procédèrent au tri entre « les hommes en âge de combattre » et les femmes, les enfants, les vieillards. Aujourd’hui, les pas résonnent dans les immenses salles vides de l'ancienne usine de batteries, où l'eau s'infiltre les jours de pluie.

De l'autre côté de la route, le mémorial de Potocari est régulièrement visité par les familles des survivants et par quelques groupes de scolaires, mais il ne s’anime guère que le 11 juillet, lors des commémorations qui attirent chaque année les plus hautes autorités morales et politiques de la planète. Entre les deux, une petite bâtisse de tôle. C'est la boutique à souvenirs de Fadila Efendic. « Mon mari et mon fils ont été assassinés par les Serbes en 1995. Aujourd'hui, je vis seule, et plutôt mal », raconte la vieille dame, un voile soigneusement noué autour du visage. « Mais chaque jour, je me lève et je me dis que je peux encore travailler, parce que j'ai besoin d'argent. De mon magasin, je regarde les tombes. Je voudrais que le maximum de personnes viennent ici pour comprendre le drame de cette ville. »

Fusillés puis jetés dans des fosses communes

Tout s'est passé très vite après la prise de Srebrenica. Les massacres perpétrés par les troupes de Ratko Mladic ont eu lieu les 14, 15 et 16 juillet. Les Bosniaques étaient d'abord rassemblés dans des lieux de détention improvisés - usines, écoles, casernes, complexes sportifs, etc. - repérés au préalable jusqu'à 70 km de la ville, avant d'être emmenés dans des sites moins visibles où ils étaient fusillés puis jetés dans des fosses communes. Devant le TPIY, les témoignages des Serbes décrivent l'horreur de la tuerie. « Les corps étaient entassés dans un grand bâtiment, une sorte de hangar. Par une petite porte, cinq hommes sortaient les cadavres et les jetaient en tas. Quand celui-ci était assez haut, je prenais les corps avec ma pelle mécanique et je les versais dans un camion. Je portais un masque. Mais la puanteur traversait. J'avais envie de vomir. On a dû me remplacer » détaillait en 2003 le témoin protégé P-140.

Le Mémorial de Potocari recense 8 372 victimes. Les dernières identifiées sont inhumées tous les 11 juillet. C'est le centre d'identification de Tuzla qui est en charge de ce travail de fourmi grâce auquel plus de 7 000 disparus ont retrouvé leur identité. Cet institut fait partie de la Commission internationale sur les personnes disparues (ICMP), un programme lancé en 1996 par le président américain Bill Clinton. Avec le temps, les identifications sont de moins en moins nombreuses - 520 en 2012, 175 en 2014 et probablement moins de cent cette année, ce qui renforce la douleur et l’inquiétude des survivants qui n’ont pas retrouvé les restes de leurs proches. « Nous continuerons à nous battre tant que nous n’aurons pas découvert le corps de la dernière victime. Ma mère est morte avant d’avoir pu retrouver son unique fils, mais moi je continue à le chercher », explique Nura Begovic, la présidente de l’Association des femmes de Srebrenica. Depuis vingt ans, ces dernières manifestent chaque mois dans les rues de Tuzla, la grande ville industrielle voisine où ont afflué les réfugiés chassés de Srebrenica. « Nous demandons la vérité et la justice, ainsi le châtiment de ceux qui ont commis le génocide contre les êtres qui nous étaient les plus chers. »

Une vieille image aux couleurs passées...

Ce samedi, Irvin Muji participe au cortège. Le jeune homme est revenu vivre il y a quelques mois à Srebrenica, dans la maison familiale. Sur l'un des murs blanchis à la chaux du salon, il a accroché une vieille image aux couleurs passées. « C’est le club de football de Srebrenica. La photo doit dater de 1985. Il y a des Serbes, des musulmans. Quand la guerre a commencé, tous les Serbes sont partis de Srebrenica, seuls les musulmans sont restés. La plupart des joueurs que l'on voit sur cette photo sont morts dans le génocide. Il y a mon père, mon voisin... »

Irvin Muji avait quitté Srebrenica dès le début des combats, au printemps 1992 avec sa mère et sa sœur. Il venait de fêter ses quatre ans. Son père, resté pour défendre ses biens, est toujours porté disparu. « Le dernier témoignage de l'on a de lui vivant date du 14 juillet. C'est celui d'une de mes tantes, qui était dans la base des Nations unies à Potoari. Il y avait aussi l'un de ses meilleurs amis. Cet ami a été retrouvé il y a huit ans dans une fosse commune, mais on n'a jamais découvert la moindre trace de mon père. » Irvin est revenu vivre dans sa ville natale, « pour ne pas oublier ce qui s'est passé [...] Nier le génocide, ce serait comme le tuer une seconde fois ».

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