Accéder au contenu principal
Festival d’Avignon 2015 / Théâtre

Le fantasme du «corps étranger», une mise à nu théâtrale

La metteure en scène Nathalie Garraud et l'auteur Olivier Saccomano de « Soudain la nuit » au Festival d'Avignon 2015.
La metteure en scène Nathalie Garraud et l'auteur Olivier Saccomano de « Soudain la nuit » au Festival d'Avignon 2015. Siegfried Forster / RFI

Présentée au Festival d’Avignon, la pièce «Soudain la nuit» évoque les spectres d’une Europe hantée par l’angoisse de la contamination par des corps étrangers. Avec une mise à nu théâtrale des corps et des discours, le metteur en scène Nathalie Garraud et l’auteur Olivier Saccomano explorent les fantasmes sanitaires et sécuritaires d’un continent qui a perdu ses certitudes. Un huis clos dans le service médical d’un aéroport européen où les passagers d’un vol se retrouvent séquestrés à cause de deux «corps étrangers». Entretien.

Publicité

La pièce est intitulée Soudain la nuit. De quelle nuit s’agit-il ?

Olivier Saccomano : C’est ce qu’on ressent comme un moment historique dans l’histoire de l’Europe qui fait apparaître des situations obscures, notamment concernant la figure de l’étranger et les fantasmes qu’elle provoque. On est dans une période qui tend à l’obscurcissement. Le nom politique pour cet obscurcissement est quand même le fascisme qui, mine de rien et sous la figure du nationalisme, prend un poids de plus en plus important dans l’Europe libérale et moderne.

Au début de la pièce, les femmes et les hommes ne savent pas s’ils se trouvent dans une salle d’attente ou d’observation. Ils sont examinés pour trouver quelque chose. Ils sont soupçonnés d’avoir été contaminés par quelqu’un qui voyageait dans le même avion qu’eux. Ils ne savent pas pourquoi ils sont là. Est-ce une allégorie de ce qui se passe dans notre société aujourd’hui ?

Nathalie Garraud : On peut dire que c’est une métaphore. Notre point de départ était une situation très concrète : le fantasme du « corps étranger ». Un fantasme qui travaille actuellement très fort. Au fond, l’idée de la contamination est présente dans tous les esprits quelle que soit la forme : discours politique ou images véhiculées. Il y a cette idée qu’il y a quelque chose qui contamine. On a le sentiment que tous les discours politiques soient alimentés par cette idée du virus ou de la contamination possible. Sans savoir de quoi il s’agit. Quand des bateaux d’immigrés débarquent et les gens les accueillent avec des gants et des masques comme s’ils étaient totalement contaminés ou pas humains, il y a quelque chose d’une idée qui travaille, mais qui n’est pas concrète ni réelle.

C’est le docteur Chahine qui incarne et représente ce « corps étranger ». Un docteur arabe censé traiter ces malades supposés. D’origine marocaine, il a étudié en France avant de partir en tant qu’urgentiste en Syrie pour revenir ensuite en France, mais il y est toujours considéré comme un étranger. Est-ce forcément un corps étranger qui est accusé de provoquer les maladies et le mal ?

Olivier Saccomano : Dans la pièce, il y a plusieurs corps étrangers. Le motif circule du docteur Chahine au jeune homme qui est mort, jusqu’à la femme qu’on soupçonne qu’elle a pu être contaminée, parce qu’elle aussi a perdu connaissance. Chahine a une place et une fonction particulière, parce qu’il est placé dans la position du sauveur. Il refuse d’une certaine façon cette position ou il en joue.

Nous, on pense depuis un moment que le corps étranger, c’est celui par qui la question se pose. La position de l’étranger est aussi une position qui éclaire les gens sur la situation qu’ils pensent familière ou normale. L’étranger est une des figures principales dans les dialogues de Platon où Socrate est encore étranger dans la cité athénienne. Donc c’est aussi celui par qui la question arrive et souvent celui dont on pense que c’est par lui que le mal vient. Socrate, on l’avait accusé de corrompre et de contaminer la jeunesse athénienne.

Avec l’expression du « corps étranger », on pense aujourd’hui à Ebola, aux immigrés, aux jihadistes… Par contre, votre point de départ n’était pas l’actualité, mais Othello, le Maure de Venise de Shakespeare. Est-ce que votre propos confirme l’actualité ou c’est l’actualité qui confirme votre propos ?

Nathalie Garraud : Je pense que c’est l’actualité qui confirme notre propos. Notre propos n’est pas l’actualité, mais de faire du théâtre, de faire cet art dans l’époque dans laquelle on se trouve. Que l’actualité concerne et regarde notre propos montre qu’il y a quelque chose dans notre travail qui s’attache à travailler les questions de notre époque.

Olivier Saccomano : Avec notre art qu’on essaie de développer, on articule toujours des rapports entre le présent et l’éternité. Pour cela, nous avons pu trouver un écho dans Shakespeare ou Socrate. La question qui se pose à nous, c’est quelle forme elle prend aujourd’hui, quelle question elle pose, quelles idées elle suscite.

« Soudain la nuit », de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano.
« Soudain la nuit », de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano. Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Au Festival d’Avignon, votre pièce est jouée dans une salle de théâtre avec un placement libre. Du coup, au début, les spectateurs cherchent leur place. Après, le spectacle commence et là aussi, les femmes et les hommes cherchent leur place. Ils se déshabillent et ils sont examinés. Cette mise à nu, on le voit dans votre pièce, mais aussi dans beaucoup d’autres spectacles à Avignon. Être mis à nu dans le théâtre et dans la vie, est-ce que c’est un élément essentiel de notre époque ?

Nathalie Garraud : La question qui se pose est celle du rapport entre la transparence et la pudeur. Si la nudité est si présente sur les plateaux, c’est qu’il y a un endroit de réglage. On est dans un règne de transparence et de visibilité totales et permanentes. Et il me semble que la question de la pudeur se repose aussi sur les plateaux. Il me semble que la nudité est un endroit de travail de ce rapport-là.

Une autre idée très présente dans votre pièce, mais aussi dans beaucoup d’autres est la mort. Il y a cette phrase : « Nous sommes tous des morts en sursis. » À un moment de la pièce, les vivres sont épuisés et la femme suspectée d’avoir attrapée la maladie mortelle se déclare prête à être mangé par les autres, par les futurs cannibales. Est-ce que notre hantise de la mort provoque cette fuite en avant, cette volonté d’écarter les maladies, l’étranger et la mort ?

Olivier Saccomano : Aujourd’hui, à l’échelle d’un continent et à un moment historique, on dit que finalement la seule chose qui importe c’est que vous ne mourriez pas. La mort devient une espèce de boussole incontournable de chacune de nos actions. Peu importe que la vie ou l’existence soit articulée à une vérité ou à une beauté. L’important, apparemment, serait de ne pas mourir. Au final, la mort occupe tant de place et provoque tant de craintes. Notre travail est justement d’inclure dans la pièce ce rapport fantasmatique à la mort, mais pas du tout pour en faire une figure dominante. La preuve est qu’on finit sur une résurrection. Donc la mort n’est pas grand-chose pour nous. Au théâtre, les gens tombent et se relèvent.

La pièce nous fait aussi comprendre que nous sommes tous des survivants. Il y a même  l’apparition du Radeau de La Méduse formé par les corps des acteurs. Tout cela pour nous dire que le monde idéal, le monde qu’on s’est imaginé n’existe plus : « Nous allons contaminés le monde entier ». On est parti pour une aventure et on ne sait pas où et comment cela finira.

Nathalie Garraud : Oui, c’est ça. Il y a Le Radeau de La Méduse, parce que c’est le moment où ces gens se mettent à inventer quelque chose. Ils ne sortent pas de cette pièce, ils ne partent pas, mais à l’intérieur même de cet espace clos et sécurisé, ils arrivent à inventer quelque chose. C’est aussi Le Radeau de La Méduse, parce que c’est l’art qui produit cette chose-là. C’est une manière de dire qu’il y a une force d’invention à l’endroit de l’art qui sauve ou qui peut sauver, qui produit quelque chose d’autre que l’angoisse de mort qui est alimentée en permanence dans tous les flux et discours ambiants et dominants. 

« Soudain la nuit », de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, pièce créée au 69e Festival d'Avignon.
« Soudain la nuit », de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, pièce créée au 69e Festival d'Avignon. Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

► Soudain la nuit, de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano. Après la création au Festival d’Avignon, la pièce sera en tournée avec les deux autres pièces du cycle Spectres de l’Europe. Voici les dates.

► Accéder à tous nos articles, émissions et reportages sur le Festival d’Avignon

► Le programme du 69e Festival In d’Avignon, du 4 au 25 juillet
► Le programme du 50e Festival Off d’Avignon, du 4 au 26 juillet

 

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.